Liber, libri, m : livre

Bibliothéconomie & cie

Author: Cécile Arènes (page 1 of 46)

La confiance créative, Tom et David Kelley

Light Bulb. CC : BY : Olga Reznik. Flickr

C’est Marion, qui est décidément une mine de ressources pour moi, qui me l’avait prêté il y a quelques temps. Ayant déjà parlé brièvement d’UX sur ce blog, je me suis dit qu’un billet sur La confiance créative de David et Tom Kelley (InterEditions, 2016) serait un bon prolongement de la question.

David Kelley est l’un des fondateurs d’Ideo, la boîte qui a produit le livret et le manuel sur le design thinking en bibliothèque qu’on trouve traduit sur Le recueil factice de Nicolas Beudon. Son frère Tom a rejoint l’entreprise assez vite. En plus d’avoir fondé une des agences de design les plus innovantes de ces vingt dernières années, David Kelley est aussi le fondateur de la d.school de Stanford, où il enseigne la méthodologie du design thinking.

David Kelley a un tableau blanc dans sa douche pour noter les idées qui lui viennent ; si ça vous perturbe, ce billet n’est peut-être pas pour vous ! Car c’est bien de créativité qu’on va parler ici, même si, rassurez-vous, vous n’allez pas voir surgir des post-it à chaque ligne de ce billet. Le propos des Kelley est de montrer que tout le monde est capable d’avoir plein idées, dès lors qu’on n’est pas totalement inhibé à ce sujet depuis l’enfance.

On n’échappe pas à un peu de storytelling dans ce livre, avec des phrases chic et choc, « le point central de la confiance créative est de croire en sa propre capacité à changer le monde qui nous entoure ». Rien que ça ! J’avoue avoir soulevé un sourcil à cette lecture, moi qui suis plutôt part du colibri. Mais continuons.

Le propos des Kelley est de dire qu’à la maternelle nous étions tous créatifs. Malheureusement, une quinzaine d’années de formatage scolaire plus tard, au mieux nous avons oublié, au pire nous nous croyons incapables d’avoir une quelconque idée.

Un des premiers exemples cités est celui d’un concepteur de machines à IRM, en visite dans un hôpital pour observer le fruit de son travail, et désolée de voir une fillette en pleurs avant l’examen. Il faut reconnaître que ce grand tunnel si bruyant est plutôt oppressant. Malgré un budget limité, l’ingénieur veut trouver une solution. Il commence par aller dans des écoles et des crèches pour observer les enfants et être à leur écoute. Puis il expérimente plusieurs scénarios pour finir par déboucher sur une solution fort simple, qui est de décorer le tube si angoissant avec des autocollants représentants un bateau pirate. Le technicien qui fait l’IRM leur raconte une histoire et leur dit d’être attentif au moment où le bateau va entrer dans l’espace, qui n’est autre que l’affreux bruit de l’IRM. Une fois sorti de son voyage intergalactique, le jeune patient peut choisir un cadeau. Et voilà comment, avec peu de moyens mais une belle dose de créativité, les taux d’anesthésie avant une IRM ont beaucoup baissé chez les enfants.

Le propos des Kelley reste néanmoins réaliste. Votre belle idée doit trouver le juste équilibre entre la désirabilité (l’humain), la faisabilité (la technique) et la viabilité (l’économique). Il faut pas céder aux sirènes du tout humain : vous vous souvenez du Nabaztag ? Tout le monde en voulait un tellement c’était mignon, mais économiquement ça a quand même très mal marché.

Les différentes phases de l’approche d’Ideo sont bien connues, et j’en ai déjà parlé ici, je ne les détaille pas. L’intérêt principal de ce petit ouvrage réside plutôt dans les différentes étapes décrites pour retrouver sa créativité.

Pour être créatif, il faut commencer par oser, ce qui implique nécessairement d’oser échouer. Plus vous allez tester de nouvelles idées, plus vous allez rater certaines choses, qu’importe, les Kelley vous invitent à persévérer. C’est tout de même ainsi que vous avez appris à marcher, le processus est rigoureusement le même. Il paraît même que c’est de cette façon qu’est née la fameuse chaise Node de Steelcase, bien connue des bibliothécaires. Ou encore l’ampoule à incandescence d’Edison, fruit de milliers de tentatives ratées.

La créativité passe en partie par le dessin et, si vous êtes comme moi, vous vous crispez rien qu’à cette lecture. Malheureusement, on considère à l’école qu’on est bon en dessin ou pas, comme si c’était quelque chose d’inné. On apprend durant des mois à écrire, à lire, à compter, mais pas à dessiner, et c’est bien dommage. Rassurez-vous, c’est rattrapable moyennant un peu d’entraînement. Il ne s’agit pas de devenir un artiste, mais bien de se réapproprier le dessin, pour être capable de faire quelques croquis sur un tableau blanc. Si vous doutez encore, allez voir #unpictoparjour.

Prêt à vous lancer ? Il faut maintenant un déclencheur. Les frères Kelley recommandent de penser comme un voyageur en observant votre lieu de travail avec des yeux neufs, puis d’examiner attentivement les comportements des usagers, en vous arrêtant un instant dans vos tâches quotidiennes. Demandez-vous systématiquement pourquoi ils font les choses de telle manière plutôt que de telle autre (par exemple, venir emprunter pour la millième fois et attendre qu’on leur demande leur carte pour la chercher partout dans leur sac. Oui, POURQUOI ?). Le livre regorge de toutes sortes de techniques pour parvenir à faire jaillir les idées, seul ou à plusieurs. Le fameux tableau blanc dans la douche ou le petit carnet qui vous suit toujours sont là pour recueillir le fruit de ce qui naîtra pendant une phase dite d’attention détendue. Vous pouvez aussi installer un tableau communautaire dans les locaux professionnels, où chacun notera des idées. Sont livrées ensuite de nombreuses techniques pour redéfinir un problème qu’on vient d’identifier. Après la phase « pourquoi », vient la phase « comment pourrait-on » ?

Une fois le problème correctement reformulé, il faut se lancer. Globalement, ne planifiez pas trop, foncez, ratez, recommencez. Faites-le à plusieurs, dans un cadre bienveillant, afin de créer de l’émulation et passez très vite à des phases de prototypage et d’expérimentation, elles ne seront sans doute pas très bonnes au départ, mais qu’importe, vous apprendrez d’elles et vous améliorerez peu à peu votre projet.

Un chapitre entier est consacré à ceux qui se sentent mal dans leur travail, comme David Kelley lui-même au début de sa carrière, tout jeune ingénieur chez Boeing payé à imaginer des loupiotes « Occupé » pour les toilettes d’avion. Fort de cette expérience, il recommande de s’interroger tous les jours sur les tâches, les moments, les interactions où l’on s’est senti le mieux. Ce sont vers elles qu’il faut aller expérimenter. Il est possible de commencer par des projets périphériques (une commission dans une association professionnelle, par exemple), où la créativité peut s’exprimer, avant de réorienter sa carrière.

La fin de l’ouvrage est consacrée à dix défis créatifs, à faire seul ou en groupe, pour libérer votre potentiel. Les frères Kelley anticipent nos râleries sur la gestion de projet made in en…ib et proposent, pour chaque projet réalisé de façon traditionnelle voulu par le n+1, de l’imaginer en parallèle avec leurs méthodes et de voir ce qui en sort.

Et pour finir, « posez ce livre ou éteignez votre écran. Choisissez une ou deux expérimentations, en sachant qu’elles ne réussiront pas toutes », recommandent-ils. « Une fois que vous aurez embrassé votre confiance créative, l’effort, la pratique et l’apprentissage continu peuvent vous permettre, vous aussi, de réimaginer votre vie et votre carrière ».

Interlude : abécédaire lyonnais

Lignes enfouies depuis deux ans dans un autre blog plus discret. Aujourd’hui il y a prescription 

Attente : 2014, année de la patience. Pas même ardente. Juste une interminable attente à user ses fonds de culotte sur les bancs d’un amphi trop vide où l’on se doit d’être assidu. L’ennui est s’y fait sentir chaque jour un peu plus, à mesure que les redites tonnent comme un écho dissonant aux interventions de la veille et de l’avant-veille. Rien à faire, sinon le tromper par quelques artifices d’élèves potaches, qui ne sont que des leurres.

Bibliothèque : beaux spécimens, en pleine santé.

Bidonville : aperçu depuis le tramway alors qu’on s’aventurait en bout de ligne. Une habitation de fortune, faite de bâches et de planches. Une vieille femme, la tête couverte d’un fichu, surveillait devant un jeune enfant qui gambadait dans le terrain boueux.

Camarades : voir Gausser.

Cornell : l’homme des boîtes. L’exposition avait lieu au musée des beaux-arts de Lyon à l’arrivée dans la région. Depuis, voir l’étape lyonnaise comme une boîte de l’existence. Quelques grigris, un jour un petit objet précieux à y ajouter, qui sait ? Les appartements de l’immeuble en face comme autant de boîtes. Chacun dans son petit carré, l’humain agence son existence. Si peu d’espace vu de la fenêtre, qu’on les dirait enfermés tels ces poissons combattants, isolés dans leurs aquariums minuscules pour éviter les rixes.

Danse : une maison pour ça. On y voit de très beaux spectacles.

Domus : la cantine à l’école porte ce nom. Curieuse idée que d’appeler maison un lieu bruyant, sans chaleur, où règne un indescriptible chaos de plateaux repas qui tentent de se croiser en évitant les chocs. Quelque chose entre les autos tamponneuses et la course d’orientation.

École : on y retourne, quand on croyait en avoir fini avec elle. On y fait l’appel, on y a des devoirs. Heureusement, il y a des récréations.

Fête : il va de soi qu’on parle de fête du livre. Qu’aurait-on d’autre à fêter ? A Bron, les auteurs devisent dans de petites salles jouxtant un hippodrome. Les chevaux ne sont pas de la partie, on le regrette. Le public, lui, a des questions bizarres ou vachardes. Les invités y répondent en pensant sans doute à leur train retour. Rien à faire, il manque le bruit sourd du galop.

Fumée blanche de la centrale nucléaire, à quarante kilomètres à l’est. Elle monte tous les jours, droite ou oblique, et se laisse apercevoir depuis la fenêtre du 13e étage. Se sentir petite à sa vue.

Gausser : avec mes petits camarades, nous nous gaussons beaucoup. Des chemises du professeur aux mystères administratifs, quoiqu’il se passe, nous pouffons d’abord.

Hour : le h anglais est aspiré. Les heures d’anglais, elles, donnent envie d’expirer.

Immeuble : du haut de la tour on voit très loin. Le Jura, vers le nord, les Alpes plus à l’est. Quand le soir tombe, les montagnes deviennent dorées. Les jours de pluie, les nuages dissimulent l’horizon mais la contemplation des rideaux de pluie est tout aussi belle.

Jeu : babyfoot et pingpong occupent nombre de mes camarades. Il se raconte que d’aucuns dans les promos précédentes finirent même avec des tendinites au poignet d’avoir trop joué.

Livre : on est là pour lui, ou à cause de lui. Il a déterminé les études, le métier, le concours de cette année, la formation. Il a forgé une existence. Parfois c’est à se demander si son impérieuse exigence de régenter une vie n’est pas démesurée. Il suffit d’un auteur, d’un beau papier même, pour que tout recommence.

Logis : la mansarde de Villeurbanne est spartiate. Un petit lit comme on avait à dix ans, un bureau, un caisson meublent l’unique pièce du studio. Le vide fait résonner le moindre choc. Une impression de vivre avec grandiloquence quand on ne possède rien. Une façon d’être hidalgo, une bruyante fierté de pacotille. Mais il y a les Alpes à la fenêtre.

Mémoire : à défaut d’en avoir une bonne il faudra en rédiger un.

Orwell : voir Promo.

Oulipo : il existait, apprend-on, un club d’écriture à contrainte à l’école.

Promo : elle est sympathique et joyeuse. Elle oblige à une vie de meute que l’on avait oublié.

Rhône : à prononcer avec un o fermé, sous peine d’être moqué par l’autochtone. NB : au magasin demander des sacs, non des poches.

Sac : il suit, fidèle. Je le fais, je le défais. Parfois, j’aimerais pour un moment m’en défaire. Ce méfait, pourtant, n’est pas recommandé pour l’instant.

Salon : point de salon à soi cette année lyonnaise, c’est trop dispendieux.

Spartiate : voir Logis.

Théâtre : non sans émotion, assister à une représentation au TNP. Dans l’escalier qui mène à la salle, des photographies de toutes les pièces qui s’y sont joué. Et de voir Casares, Jouvet et tant d’autres monstres de scène qui semblent hanter ce lieu de leur présence bienveillante.

Train : leurs mouvements pendulaires rythment l’année lyonnaise. Matutinal, celui du lundi permet de découvrir les campagnes blanches encore de givre. Pas de gibier aperçu par les fenêtres, c’est qu’à cette heure la nuit n’est peut-être pas encore achevée. On y dort beaucoup, dans ces trains.

Ubiquité : si l’on avait ce don, plus besoin de prendre le train. A rendre inconsolable.

Valise : voir Sac.

Wagon-restaurant : au-dessus des moyens. On le hante parfois, pour entendre ce qui s’y raconte. Les policiers, sachez-le, sont eux aussi sur des missions de médiation. Découvrir cette concurrence éhontée à la démocratisation culturelle valait bien qu’on mangeât une salade niçoise.

Zoo : le panda roux, le bébé panthère, le girafon et le bébé zèbre ont notre préférence. Nous y courons avec les camarades entre deux cours quand le temps est au beau. Le petit Nicolas surgirait d’une allée avec son cartable et ses billes que tout semblerait encore normal.

Mesurer, évaluer, décider

J’ai assisté vendredi à la journée co-organisée par Médiadix et l’Urfist, « Mesurer, évaluer, décider : qu’en est-il des indicateurs statistiques en bibliothèques ? ». La présentation de la journée, qu’on peut lire sur le site de Médiadix, inscrivait la journée dans la mouvance de l’évaluation des politiques publiques, en particulier la question de la performance, à laquelle il incombe aujourd’hui à nos établissements de répondre :

« A l’heure de l’optimisation, de la performance et du resserrement de la dépense publique, l’évaluation statistique est devenue un impératif, socle de toute réflexion théorique et justification de toute action pratique. Désormais, tous les champs d’activités, qu’elles soient à visée sociale, politique ou culturelle, reposent sur des chiffres et des estimations de données quantitatives et qualitatives, y compris dans des domaines non marchands. »

La culture des statistiques n’est pas neuve en bibliothèque, où l’on mesure l’activité depuis bien longtemps. Ce qui est interrogé aujourd’hui, c’est ce que l’on mesure et à quelles fins.

Quelques notes, pas forcément très complètes, car prises en fonction de mes intérêts du moment. Les présentations seront prochainement en ligne sur la riche partie Ressources du site de Mediadix.

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Afin de poser le contexte, Cécile Touitou est revenue sur les différentes normes sur lesquelles s’appuient les établissements depuis plusieurs années. On n’a pu que constater une évolution, de premières mesures de l’activité de l’établissement à des démarches plus neuves de quantification de l’impact des services sur les usagers. L’article de Cécile Touitou dans le BBF d’avril 2016, « Retour sur investissement, ou comment les bibliothécaires alchimistes transforment l’argent en matière grise », développe grand nombre des éléments qu’elle n’a fait qu’esquisser dans le temps qui lui était imparti.

Les statistiques produites dans les bibliothèques s’appuient essentiellement sur trois normes ISO. La 2789, en premier lieu, et elle est fondée sur des indicateurs d’activité, en se fondant sur les intrants (inputs), à savoir, les ressources nécessaires à l’activité (personnel, taille de l’équipement, etc.) et les extrants (outputs), c’est-à-dire la quantité de services produits (nombre de prêts, visites, usagers formés, etc.). Avec la norme ISO 11620, c’est déjà un changement de paradigme qui a été mis en œuvre. Désormais, on ne se borne plus à un dénombrement des ressources et des services, mais on tente de mesurer la qualité du service rendu, en s’appuyant sur des indicateurs de performance. En dernier lieu, la norme ISO 16439, dont un livre blanc présente les innovations et les nouvelles notions, s’attache à la mesure de l’impact, notion encore neuve dans le contexte français. Nadine Delcarmine, présidente de la commission de normalisation Afnor/CN46-8 et directrice adjointe du SICD Grenoble Alpesrésume ainsi la finalité de ce nouveau travail de la commission : « Parce que la reconnaissance de l’utilité de la bibliothèque ne fait pas/plus l’unanimité, cette norme a l’ambition de doter les professionnels mais aussi les décideurs et financeurs d’un éventail d’outils pour mesurer l’impact des bibliothèques sur leur environnement et contribuer ainsi à l’émergence d’éléments de réflexion pour éclairer les choix politiques. » (AFNOR / CN46-8, Ce qui se cache derrière ce mystérieux intitulé)

Cécile Touitou a donné de nombreux exemples en matière d’impact. J’ai noté celui du stress : j’emprunte quatre livres, je ne lis finalement qu’un seul chapitre d’un des quatre documents, et je réussis quand même à les rendre en retard. Voilà qui est de nature à créer un rapport anxiogène entre la bibliothèque et l’usager, ce dernier pouvant ressentir une certaine culpabilité d’avoir sollicité du personnel pour un seul chapitre lu. Quelle réponse de l’établissement ? Allonger la durée du prêt pour les ouvrages à rotation lente, par exemple ? Pour résumer, il s’agit de repenser la problématique de l’évaluation, qui n’est pas que compter, par une approche centrée sur l’empathie.

La norme 16439 a pour but de croiser les différents indicateurs évoqués brièvement ci-dessus.

« La norme recommande de s’appuyer sur trois catégories de données selon les modalités de leur collecte :

– les données induites (inferred evidence) des statistiques habituellement collectées par la bibliothèque dans le cadre de ses activités et suivies par la bibliothèque ;

– les données sollicitées (solicited evidence) : il s’agit d’informations ou de données que l’on va collecter auprès des usagers au moyen de questionnaires ou d’entretiens ;

– les données observées (observed evidence) qui sont le fruit d’observations dans le cadre de méthodologies inspirées de l’ethnologie. »

Qu’est-ce qui fait la valeur des bibliothèques ?, Livre blanc / AFNOR/CN46-8

L’approche UX, toujours elle,  a évidemment été évoquée. Elle remet en question les enquêtes et les focus groups, qui auraient trop de biais, selon Andy Priestner. Au contraire, l’UX s’attache à suivre l’usager et à l’observer.

Pour Cécile Touitou, les enquêtes permettent quand même de recueillir de l’information, du moment qu’elles sont croisées avec d’autres éléments. Une chose est sûre, la tendance est à délaisser les traditionnels indicateurs bibliothéco-centrés, pour se concentrer sur des indicateurs orientés usagers. Il est à noter que beaucoup d’études d’impact dans les pays où les bibliothèques doivent justifier leurs services.

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La table ronde qui a suivi portait sur la mesure et l’évaluation dans le cadre du management et de la gouvernance. En introduisant la table ronde, Marie-Lise Tsagouria, directeur de la BULAC, a souligné que l’évaluation devait s’inscrire dans le schéma général du pilotage de la bibliothèque et que les indicateurs devaient être inclus dans ce périmètre pour faire sens auprès des équipes. Elle a ajouté que la communication vis-à-vis des équipes était primordiale, afin que les éléments de stratégie soient connus de tous.

Anne Verneuil, directrice des affaires culturelles à Anzin et responsable de la commission Advocacy de l’ABF a fait une intervention qui m’a tout particulièrement intéressée, intitulée « Du projet de service au tableau de bord ». Elle a expliqué comment, dans une ville avec un taux de chômage de 33%, il a fallu convaincre les élus que la médiathèque faisait sens et avait une utilité concrète pour la population. Elle a montré comment elle et ses équipes sont parvenus à construire un projet politique et à le traduire en un projet de service. Sa présentation est d’ores et déjà en ligne.

Marie-Christine Jacquinet a présenté le pôle de développement culturel des Yvelines, nouvelle entité qui fait suite à la fermeture de la BDP. Elle a précisé que la lecture est désormais considérée par le DGS du département comme un soft power, un soutien à l’action sociale du département. Les équipes, qui se réorganisent, fonctionnent aujourd’hui exclusivement en mode projet, car les financements en dépendent.

Odile Grandet, Inspectrice générale des bibliothèques, a pour sa part brossé un rapide historique des enquêtes en France. L’essentiel d’entre elles reposent, nous l’avons dit, sur des données d’activité. Si l’ESGBU a certes une visée comparatiste, en revanche l’enquête de l’observatoire de la lecture publique a davantage une visée photographique. Elle a également rappelé que l’évaluation de la bibliothèque, cette dernière étant un objet public, relève de l’évaluation des politiques publiques. Si la culture de l’évaluation est présente dans la profession, la difficulté réside dans l’absence de process, qui iraient des objectifs aux indicateurs. Il est en effet indispensable de concevoir les indicateurs au moment de l’élaboration du programme d’activité ou du programme scientifique et culturel.

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La deuxième table ronde portait sur la mesure et l’évaluation du service au public : accueil et fréquentation. Christophe Evans, sociologue à la BPI, l’a introduite de manière provocatrice en citant le statisticien George Box, « Tous les modèles sont faux, mais certains sont plus utiles que d’autres. » Il a donné l’exemple suivant : l’activité de base ne reflète pas forcément la réalité des pratiques. Le dimanche est à la BPI le jour où il y a le moins d’entrées, en revanche c’est le jour où les services sont le plus utilisés. Le recueil des chiffres n’est donc absolument pas suffisant.

Cécile Avallone et Nolwenn Bouric, de la BDP du Val d’Oise, ont présenté l’étude « Les facteurs de réussite d’une bibliothèque », la première étude d’impact réalisée en France, sur le modèle de l’étude réalisée en Espagne par FESABID (la fédération des associations de professionnels de l’information espagnols). Nolwenn Bouric a rédigé un article à ce sujet dans le BBF d’avril 2016. L’étude constitue un véritable plaidoyer pour élus pressés ayant besoin d’arguments chics et choc : deux millions d’entrées par an sur le département, c’est plus que le parc Astérix ! Et ça marche, nous ont-elles expliqué.

Tiphaine Tugault, du SCD de l’UPEC, a présenté les résultats de l’enquête Libqual et ses enjeux pour le SCD. L’intervention était très intéressante et avait le mérite d’expliciter le questionnaire très touffu de Libqual, avec ses questions en trois temps, service minimum attendu, service observé, qualité de service rêvée. Ayant administré Libqual par le passé, je n’ai pas pris de notes, mais on trouvera des éléments sur l’enquête et sur ses résultats en 2013 sur le site du SCD de l’UPEC.

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Pour la dernière table ronde de la journée, « Mesure et évaluation des usages : collections et services numériques », j’avoue avoir ralenti la prise des notes. Je retiens surtout l’intervention enthousiasmante de Thomas Jouneau, de la direction de la documentation et de l’édition à l’université de Lorraine.

Thomas Jouneau a commencé par présenter les différents modes de recueil de statistiques de consultation de la documentation électronique, reposant sur la norme COUNTER, sans oublier de mentionner les biais induits. Les enquêtes traditionnelles prennent en compte les usages sur les plateformes d’éditeurs, or de plus en plus les chercheurs consultent les articles scientifiques directement sur les réseaux sociaux de chercheurs comme Academia.edu ou ResearchGate. Pour tenter d’en savoir plus sur ce pan important des consultations, Thomas Jouneau a évoqué de nouveaux modes de recueil des consultations se fondant sur l’utilisation du DOI comme donnée pivot, de façon à permettre un décompte de l’usage dispersé des chercheurs (il s’agit d’un partenariat entre CrossRef, qui gère les DOI, et Counter).

Thomas Jouneau a manqué de temps pour présenter le projet ezAGIMUS. En farfouillant sur google, on trouve quelques éléments sur le sujet. AGIMUS est un outil qui permet l’analyse des services numériques des établissements (ENT, plates-formes pédagogiques) en les croisant avec les informations d’affiliation (LDAP, etc.). Croisé avec ezPAARSE, qui analyse les logs des accès à la documentation électronique, on obtient des données beaucoup plus fines sur les profils de ceux qui utilisent la documentation et sur leurs pratiques.

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En vrac, quelques sites évoqués lors de la journée, figurant ou pas dans la bibliographie qu’on nous a remis, pas (encore) tous consultés.

Retour en salle Labrouste

En juillet dernier, nous étions quelques-uns à avoir la chance de faire une visite de la salle Labrouste restaurée, à l’invitation de la direction de la bibliothèque  l’INHA, pour redécouvrir ce lieu splendide qui rouvrira au public en décembre. L’ancienne salle des imprimés de la BN, restée vide après le déménagement de ses collections sur le site de Tolbiac, va en effet voir s’implanter la bibliothèque de l’INHA. Sa réouverture marque la fin de la première phase d’un chantier plus vaste, le projet Richelieu, qui vise à rénover le quadrilatère, aujourd’hui occupé par les départements spécialisés de la BnF.

Anne-Elisabeth Buxtorf, la directrice de la bibliothèque de l’INHA, nous a rappelé la genèse de la création d’un institut consacré à l’histoire de l’art et disposant d’une bibliothèque de référence, voulu par André Chastel dès les années 1980, qui se concrétise enfin. Dans un article du BBF en 2004, Martine Poulain, alors directrice de la bibliothèque, avait retracé l’histoire de l’Institut national d’histoire de l’art, qui n’était alors créé que depuis trois ans. Plus de 1,7 million de documents à terme, issus des collections de la bibliothèque d’art et d’archéologie et de la bibliothèque centrale des musées nationaux, auxquels s’ajoutent les acquisitions courantes réalisées depuis quinze ans.

Le projet architectural, lui, était aussi ambitieux que visionnaire. André Chastel avait déjà imaginé un libre accès pour les lecteurs de la future bibliothèque. Lorsque l’INHA a pu disposer de la salle Labrouste, il est apparu que ce libre accès trouverait naturellement sa place dans le magasin central.

« Le souhait de l’INHA est bien sûr que le concours soit gagné par un architecte dont le génie soit si ce n’est égal à celui de Labrouste, tout au moins apte à respecter son œuvre, tout en lui donnant cette once de modernité et d’invention qui sont le signe du vrai respect du patrimoine. Les merveilleuses cariatides qui entourent l’immense baie vitrée ouvrant sur les magasins Labrouste, obscurcis par Roux-Spitz, attendent l’architecte hors pair qui saura redonner vie à ce passage fameux entre une architecture traditionnellement basilicale (la salle Labrouste), et une architecture de fer promise à un bel avenir, avec Eiffel ou Guimard. » 1)« Une grande bibliothèque d’art en préparation : la bibliothèque de l’INHA« , Martine Poulain

C’est finalement Bruno Gaudin qui a conduit ce vaste chantier, ainsi que l’architecte en chef des monuments historiques, Jean-François Lagneau. Il s’agissait de faire d’un lieu classé un espace accessible pour les publics à mobilité réduite et adapté aux usages d’aujourd’hui. Le hall, la salle Labrouste et le magasin central sont désormais accessibles de plain-pied.

La salle Labrouste a retrouvé ses couleurs d’origine et pour qui l’a connue avant les travaux, la différence est spectaculaire. « Cette lumière ! », s’exclamait votre serviteure en y déambulant. Pour un peu, les arbres peints par Desgoffe trembleraient sous la brise.

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2008, avant les travaux

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La salle aujourd’hui

Ce vaste espace, où le service des acquisitions de l’INHA a été installé quelques années après le déménagement des imprimés de la BnF à Tolbiac, s’était assombri au fil des années. Jamais on n’aurait pu imaginer il y a dix ans la clarté voulue par Labrouste et cette impression d’être si proche du jardin grâce aux baies vitrées — on apercevait les cimes des arbres au moment de la construction — et aux fresques.

Mon bureau en 2008 (place 354 pour les habitués)

Mon bureau en 2008, à la place 354

Depuis la place 354 aujourd'hui

Depuis la place 354 aujourd’hui

Les coupoles ont retrouvé leur blancheur nacrée d’origine, la moquette a été remplacée par un parquet en chêne, qui renvoie lui aussi la lumière.

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Les rayonnages de la salle ne seront pas accessibles au public, qui rêvera sans doute de la vue spectaculaire depuis la galerie. Trop peu larges, difficilement accessibles, les galeries ne seront autorisées qu’au personnel.

Les marches de l'escalier en colimaçon, pour rejoindre les galeries, où même l'auteur de ses lignes ne parvient pas à poser son pied en entier !

Les marches de l’escalier en colimaçon, pour rejoindre les galeries, où même l’auteur de ces lignes ne parvient pas à poser son pied en entier !

Une galerie avant les travaux. Le vide entre le rayonnage et le sol a été comblé par du plexiglas

Une galerie avant les travaux. Le vide entre le rayonnage et le plancher a été comblé par du plexiglas

Les futurs lecteurs pourront profiter des astucieuses trouvailles de Labrouste pour travailler confortablement. À chaque place, il avait prévu une patère pour accrocher les sacs. Les tuyaux qui courent sous les tables servaient non seulement de repose-pied, mais aussi de chauffage. La salle était également chauffée par les beaux calorifères et par des bouches d’air chaud au sol, disposées un peu partout dans les allées. La moquette les avait dissimulées, on les redécouvre aujourd’hui.

Les tuyaux servent aujourd'hui à dissimuler les câbles électriques et ethernet

Les tuyaux servent aujourd’hui à dissimuler les câbles électriques et ethernet

Un peu de confort moderne

Un peu de confort moderne…

... les besoins des usagers et du personnel ayant évolués (ancienne table du magasin central)

… les besoins des usagers et du personnel ayant évolué (ancienne table avec encrier du magasin central)

Le clou de la visite a été la découverte du magasin central, qui a lui aussi été entièrement restauré. Je l’avais déjà visité avant les travaux, c’est sans doute la plus spectaculaire rénovation qu’il m’ait été donné de voir. Dans le magasin central, les rayonnages avaient été doublés, car la BN manquait de place, et les caillebotis étaient recouverts pour faciliter la circulation des chariots. De gros et laids robinets incendie armés étaient venus s’ajouter, prévention incendie oblige. Les architectes ont relevé un double défi lorsqu’ils ont travaillé sur cet espace : ils lui ont à la fois redonné son aspect d’origine et ils l’ont rendu accessible au public, en y ajoutant 82 places de lecture.

Le magasin central en 2008

Le magasin central en 2008

C’est en effet dans ce lieu que seront installés les 150.000 ouvrages en libre accès de l’INHA. Un vaste chantier de sélection des ouvrages a été conduit dans les années 2000, sous la houlette de Catherine Brand, alors chef du service des acquisitions, sur l’intégralité de la collection. Munis d’une petite table et d’un ordinateur portable, des binômes de bibliothécaires ont passé des heures dans les magasins à passer en revue chaque ouvrage, afin de déterminer s’il rejoindrait ou non le futur libre accès. Ce travail de fourmi voit son aboutissement aujourd’hui et ce n’est pas sans émotion que j’ai découvert l’endroit où ces livres trouveraient finalement leur place 2)Il faut vous imaginer que nous avons fait de la sélection dans tous les magasins de Richelieu, du caveau, ainsi nommé pour ses voûtes, au 6e étage du magasin de la salle ovale, en passant par la troisième galerie de la salle ovale, où votre serviteur tremblait de faire tomber un livre et tentait vainement de se convaincre que, non, elle n’était pas sujette au vertige..

Revenons-en au magasin lui-même, où le métal et le bois ont retrouvé leurs droits.

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Ce n'est pas une illusion d'optique : les rayonnages les plus hauts sont plus étroits, afin de laisser passer la lumière au maximum. Le génie de Labrouste, là encore

Ce n’est pas une illusion d’optique : les rayonnages les plus hauts sont plus étroits, afin de laisser passer la lumière au maximum.

Les nouvelles places de consultation dans le magasin

Les nouvelles places de consultation dans le magasin

Les escaliers sont restés étroits

Les escaliers sont restés étroits

De nombreux blogueurs sont floutés sur cette image

Des blogueurs sont floutés sur cette image, devinerez-vous lesquels ?

Les caillebotis d’origine n’ont pas pu être laissés en l’état. Il faut vous imaginer que marcher sur de la fonte ajourée, c’est spectaculaire, vertigineux même, mais ça n’autorise ni les talons, ni les fauteuils roulants, ni les chariots à livres, sans compter la poussière qui passe. Les architectes ont donc ajouté un nouveau caillebotis, pour gagner en confort sans perdre en lumière. En relevant les yeux, on peut toujours voir celui d’origine, qui a été conservé. On peut se rendre compte de l’aspect de la fonte à la construction, une splendeur de légèreté, sur les photos de la BnF consacrées au projet Richelieu, notamment celle de la galerie Auguste Rondel.

Les barres supportaient des tablettes pour poser des livres lors de ma première visite. Les barres à hauteur des chevilles empêchaient de mettre le pied dans cet espace vide à l'origine

Les barres supportaient des tablettes pour poser des livres lors de ma première visite. Les barres à hauteur des chevilles empêchaient de mettre le pied dans cet espace, vide à l’origine

La baie séparant le magasin et la salle avait été fermée par Michel Roux-Spitz, l’architecte en chef de la bibliothèque nationale entre 1932 et 1953. Devant répondre à des contraintes de place, celui-ci a ajouté les colonnes métalliques noires que l’on voit toujours dans le magasin, pour pouvoir construire des étages supplémentaires.

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Le pneu, l’un des derniers à n’avoir pas été démonté, a été conservé par les architectes. Il servait à envoyer, au moyen de « curseurs », les demandes de communication des lecteurs aux magasiniers en poste dans les différents magasins de la BN.

Le pneu avant les travaux

Le pneu avant les travaux

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Arrivée/départ des navettes

Arrivée/départ des navettes

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Le pneu est aujourd’hui débarrassé de la cabine de bois qui l’occultait en partie

Dans la salle Labrouste, l’hémicycle a été intégralement réaménagé. La nouvelle banque de communication y est installée, de même qu’un espace de reprographie. La salle de consultation patrimoine en occupera aussi une partie 3)à l’ouverture en décembre, le département des estampes et de la photographie de la BnF l’occupera, le temps de la seconde phase de travaux.

L'hémicycle, juste avant l'exposition de Sophie Calle, "Prenez soin de vous", en 2008 dans la salle Labrouste

L’hémicycle, juste avant l’exposition de Sophie Calle, « Prenez soin de vous », en 2008

La future banque de communication

La future banque de communication

À l'issue des travaux, deux rampes handicapés ont été ajoutées autour de l'ancienne présidence de salle, qui s'en trouve profondément modifiée

À l’issue des travaux, deux rampes handicapés ont été ajoutées autour de l’ancienne présidence de salle, qui s’en trouve profondément modifiée

La future salle du patrimoine, dans la partie gauche de l'hémicycle

La future salle du patrimoine, dans la partie gauche de l’hémicycle

Plus de présidence de salle comme auparavant, les responsables du projet ayant opté pour une nouvelle banque de renseignements, au sein même des places de lecture.

La nouvelle banque de renseignements, en bas à droite

La nouvelle banque de renseignements, en bas à droite

Si vous êtes observateurs, vous remarquerez que les places autour des colonnes en fonte ont été supprimées, normes de sécurité obligent, parce que la fonte est un matériau combustible et qu’on tient au confort des lecteurs. Qu’on se rassure, les pompiers veillent toujours.

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Lorsque nous sélectionnions les livres pour le libre accès de cette bibliothèque et que nous voyions la date des travaux reculer souvent, nous perdions parfois l’espoir de voir le projet se concrétiser un jour. Enfin, on peut s’en réjouir et imaginer que les cariatides, qui ont connu plus de transferts de collections qu’il est possible d’en imaginer en une vie d’homme, vont de nouveau voir passer des générations de lecteurs.

2008, déménagement du service des acquisitions de l'INHA

2008, déménagement du service des acquisitions de l’INHA

2016

2016

 

Il me reste à remercier infiniment, pour clore cet article, Anne-Elisabeth Buxtorf, directrice de la bibliothèque de l’INHA, Lucie Fléjou, de la mission communication de la bibliothèque, et Hélène Boubée, du service de la communication de l’INHA, de m’avoir donné l’occasion de revenir dans cette salle où j’ai débuté ma carrière. Louis Jaubertie, qui œuvre projet Richelieu à la BnF, était aussi de la visite pour répondre à nos questions.

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Notes   [ + ]

1. « Une grande bibliothèque d’art en préparation : la bibliothèque de l’INHA« , Martine Poulain
2. Il faut vous imaginer que nous avons fait de la sélection dans tous les magasins de Richelieu, du caveau, ainsi nommé pour ses voûtes, au 6e étage du magasin de la salle ovale, en passant par la troisième galerie de la salle ovale, où votre serviteur tremblait de faire tomber un livre et tentait vainement de se convaincre que, non, elle n’était pas sujette au vertige.
3. à l’ouverture en décembre, le département des estampes et de la photographie de la BnF l’occupera, le temps de la seconde phase de travaux

La communication non violente au travail ?

« D’après différentes enquêtes, plus ou moins 60% des personnes au travail s’ennuient, souffrent de stress, de harcèlement, de la peur du lendemain, de la crainte du regard de l’autre, de l’appréhension du conflit, de la difficulté à exprimer leurs émotions de manière utile et transformante et de l’incapacité à dire non à temps, dans la bonne mesure et à la bonne personne. Souvent, ces personnes ressentent la désespérante impression de ne servir à rien, de n’être utile à personne, de ne goûter aucun sens à ce qu’elles font et viennent, bien malgré elles, grossir soit les listes répertoriées de l’absentéisme, soit celles, moins officielles mais tout aussi tragiques, du présentéisme. « 

Thomas d’Ansembourg, in Pratiquer la CNV au travail / Françoise Keller

Les premiers mots de la préface de ce livre de Françoise Keller, Pratiquer la CNV au travail, rappelleront à beaucoup d’entre nous des situations déjà connues, passagères ou enkystées, résolues pour certains, dramatiquement présentes pour d’autres. La méthode exposée pour les résoudre n’est pas nouvelle, la Communication NonViolente est une technique, une marque déposée même (!), développée par Marshall B. Rosenberg dans les années 1970, reposant sur l’empathie.

En deux mots, la CNV consiste à considérer que chacun a un certain nombre de besoins. Dans une situation de communication, les incompréhensions naissent souvent de l’insatisfaction de l’un ou l’autre de ces besoins (« Mon chef m’est tombé dessus dès lundi matin ! » => votre besoin de sommeil était-il vraiment satisfait ?). Au lieu de tenir grief à l’autre de sa demande, en CNV, on doit tenter de la reformuler en une observation, afin de pouvoir amorcer un dialogue, dans lequel on sera tout aussi attentif aux besoins de l’autre qu’aux siens (Mon chef m’est tombé dessus dès lundi matin, quelles sont ses attentes ? => « Vous semblez préoccupé, y a-t-il des délais contraints pour … ? »).

On retrouve souvent le symbole de la girafe en CNV : la girafe a un gros cœur (et non pas le cœur gros, par avance, pardon pour l’earworm), elle accepte d’exprimer ses émotions. De par sa hauteur, elle voit loin et elle peut anticiper. Enfin, elle a une langue épaisse qui lui permet de se nourrir sans sentir les épines des acacias dont elle raffole. Bref, la girafe, en CNV, c’est la panacée.

Et devenir girafe, ça s’apprend, ce qui suppose tout de même quelques bouleversements de la culture professionnelle. On remplace les traditionnels tours de table en réunion par un tour « météo intérieure ». Et de demander aux collaborateurs comment ils se sentent au travail, quelles sont leurs attentes en venant le matin. On s’interroge moins sur les avancées pour atteindre les objectifs, que sur les besoins de chacun pour les atteindre.

Le livre de Françoise Keller regorge d’exemples de situations où la CNV peut aider. Globalement, au lieu d’envoyer paître le collègue qui dit qu’il manque de temps, on est plutôt censé réagir en invitant au dialogue : « Quand tu me dis que c’est normal que ton programme ne marche pas parce qu’on ne t’a pas donné assez de temps, je suis agacé car j’ai besoin de clarté dans les engagements que nous prenons les uns et les autres. Comment réagis-tu quand je te dis ça ? » (p. 188)

J’ai lu ce livre parce que j’étais à la recherche d’ouvrages sur la gestion de conflits, notamment ceux qui peuvent survenir avec les usagers. Le terme « non violent » est trompeur, certains formateurs lui préfèrent celui de « communication consciente », en raison de l’attention qu’on va porter à chacun, mais aussi à soi-même (l’auto-empathie a une grande importance en CNV). Ce n’est donc pas dans cet ouvrage qu’on trouvera des réponses à la façon de répondre au lecteur qui vous agresse verbalement à la banque d’accueil. La CNV est par ailleurs un processus au long cours, qui s’acquiert avec un temps de pratique conséquent.

Par ailleurs, l’ouvrage est vraiment adapté — comme c’est malheureusement le cas pour 99% des ouvrages de développement personnel — au monde de l’entreprise. Difficile parfois de se reconnaître dans ces exemples de gens qui ont avant tout des clients à satisfaire.

Pour autant, donner la possibilité à chacun d’exprimer ses attentes, au moment où certains baromètres ne sont pas au beau fixe chez les fonctionnaires, semble une piste à explorer pour améliorer la qualité de vie au travail.

  • Keller Françoise, Pratiquer la CNV au travail: la communication non violente, passeport pour réconcilier bien-être et performance, Paris, France, InterÉditions, 2013.
  • Rosenberg Marshall B., Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : introduction à la communication nonviolente, Paris, France, La Découverte, 2005.

Quelques mots sur le design thinking

Je m’étais promis de le faire il y a des semaines, puis j’ai procrastiné comme tout le monde. J’ai enfin pris le temps de me plonger dans le kit pratique « Le design thinking en bibliothèque« , que l’on peut découvrir sur le blog de Nicolas Beudon, Le Recueil factice. Mais alors, c’est quoi le design thinking (DT), à part des post-it et des gommettes ?

Un simple résumé de ce qui m’a frappé (je suis correspondant formation et je serais ennuyée de ne pas avoir suffisamment informé les admissibles sur la question, que les plus innovants des jurys ne manqueront pas de poser, je n’en doute pas).

« Dernière révolution terminologique en vogue, oubliée dans cinq ans », me disait un collègue acerbe. Diable, il y va fort. Le DT, c’est de la méthodologie de projet ; de ce point de vue, en effet, ça n’invente pas grand chose. Cependant, si, comme moi, vous avez subi ladite « gestion de projet » telle qu’elle se pratique depuis vingt-cinq promotions dans une école lyonnaise, vous aurez forcément envie d’en apprendre davantage. Ben oui, quoi, vous avez appris la gestion de projet pure et dure, celle qui est parfaite pour lever des ponts et vendre des pneus, mais qui se révèle beaucoup moins adaptée pour des projets en bibliothèque. [Interlude-souvenir : votre projet consistera en une étude de faisabilité, pour laquelle nous ne comptons débloquer ni budget, ni personnel. Il a fallu toute l’énergie de notre tutrice pour nous dire que, si, c’était possible.]

Si vous vous êtes déjà intéressé aux méthodes agiles et à l’innovation, le DT ne vous surprendra pas beaucoup. La phase d’itération, par exemple, n’est pas sans ressemblance avec Scrum. Si je schématise, le DT repose sur l’idée qu’on est plus créatif en dialoguant avec ses usagers qu’assis dans une salle de réunion. Il est expérimental : c’est « un processus non linéaire qui demande de la flexibilité ». [Interlude : au moins ça évite la panique lorsque le commanditaire décide qu’il va piocher un bout dans chacun de vos trois scénarios, alors que vous, à l’école, vous n’avez pas le droit de revenir en arrière avec la méthode qui sert à lever des ponts. C’est arrivé à certains écoliers.] Le DT n’est pas seulement une méthode, c’est aussi un état d’esprit, qui demande à chaque participant du projet de laisser libre cours à sa créativité. Voilà qui n’est pas chose aisée [Interlude : imaginez des conservateurs généraux assis par terre construisant des prototypes avec cartons et tissus…] En matière de communication, là encore, révolution copernicienne par rapport à la gestion de projet classique, avec le DT on invite les parties prenantes à s’intéresser au processus de projet lui-même et on n’attend pas d’avoir un produit fini parfait pour le présenter.

Le kit et le livret d’activités sont remarquablement pédagogues. La méthode est expliquée pas à pas, des exemples illustrent chaque étape et les exercices sont nombreux pour commencer à goûter l’eau. On trouve enfin de nombreuses pistes bibliographiques, pour prolonger la réflexion. Sans pratiquer, cependant, il est difficile d’en dire davantage et de se forger un avis véritable.

Une chose est sûre, lorsque j’étais dans une école lyonnaise, j’aurais bien aimé qu’on me laisse expérimenter les méthodes agiles pour mener à bien notre projet. Le meilleur que je souhaite aux prochaines promotions, avant la trentième, allez, serait qu’on les laisse se confronter au DT.

Motivation, rémunération, ou les deux ?

Le récent rapport de Maya Bacache-Beauvallet, « Où va le management public ? Réforme de l’état et gestion de l’emploi », mis en ligne récemment par Terra nova, est intéressant à plus d’un titre pour envisager les évolutions à venir, comme les plantages annoncés, malheureusement. À l’heure où la mise en place de la RIFSEEP préoccupe bon nombre de collègues, il n’est pas inutile de se pencher sur ses prévisibles impacts, dans le contexte du new public management. Ci-dessous un court relevé de citations, un peu augmenté.

Les méthodes de gestion dans la fonction publique d’après 1945 sont aujourd’hui profondément remodelées. « Cette remise en cause des méthodes de management public est sous-tendue à la fois par une approche comptable (plus d’efficience) et par une approche gestionnaire (plus de performance). » Une crise de légitimité, qui s’explique par trois facteurs, l’augmentation de la dette publique, « la remise en cause de l’État et le soupçon qui pèse sur la loyauté supposée des fonctionnaires » (10), enfin un positionnement instable entre les instances nées de la décentralisation et l’union européenne (12).

Dans le même temps, on tente de transformer l’État en important dans le secteur public les méthode du privé. « A l’opposé de ce cadre historique, le New Public Management insiste sur la nécessité de transformer ce management bureaucratique par la hiérarchie en un management par le contrat, et vante les mérites de l’évaluation à la performance pour améliorer la motivation des (…) employés » (21).

Pourtant, l’OCDE, rappelle Maya Bacache-Beauvallet, a mis en garde dès 2009 contre les primes à la performance1. « Deux types de motivations poussent en effet les agents à fournir un effort : les motivations intrinsèques (le travail procure une satisfaction par lui-même) et les motivations extrinsèques (la compensation monétaire). On pourrait penser que ces deux motivations s’additionnent. Or les expériences semblent montrer que ces motivations sont substituables et non complémentaires. Les indicateurs de performance et les compensations monétaires qui leur sont associées peuvent en effet réduire la motivation intrinsèque, et dans certains cas la motivation globale. Autrement dit, les incitations peuvent être désincitatives si elles diminuent davantage les motivations intrinsèques qu’elles n’augmentent les motivations extrinsèques. » (25)

La chose est connue depuis longtemps, lorsque les écoles ou les crèches mettent des amendes aux parents en retard, le nombre de retards augmente, « aux yeux des usagers , l’intériorisation de la norme morale lui associe une valeur infiniment supérieure à sa monétisation sous forme d’amende. » (26)

L’incitation à la performance n’est pas sans danger, car l’agent aura tôt fait de prendre du temps avec l’usager qui améliore le plus l’indicateur, au détriment des autres. « À l’inverse, une rémunération fixe incite au contraire le fonctionnaire à traiter l’ensemble des usagers de la même manière » (28).

Pour Maya Bacache-Beauvallet, la France « semble avoir perturbé son modèle historique sans réussir à proposer une nouvelle cohérence » (33). La question de la rémunération, en particulier depuis que le point d’indice a été gelé en 2007, se pose. « L’écart entre le niveau bas de la catégorie A (les cadres) et le SMIC passe de 97% en 1982 à 47% en 2012. Le niveau bas de la catégorie B est, quant à lui, rattrapé par le SMIC alors que l’écart était de 36% en 1982. » (35)

Dans ces conditions, les agents de la fonction publique en France connaissent une profonde crise de motivation — le baromètre de satisfaction des agents est au plus bas depuis 2009 —, dont la cause n’est pas seulement liée au salaire : « A la question de savoir ce qui permettrait d’augmenter la motivation au travail, la perspective d’évolution est la première réponse pour près de 30% des répondants contre la motivation liée à la rémunération pour 3% des répondants. » (50) Le nombre important de corps dans la fonction publique constitue un frein à l’évolution de la carrière des agents, frein qu’une fusion des corps permettrait de résoudre.

Maya Bacache-Beauvallet conclut le rapport en plaidant pour que la réduction des dépenses publiques ne soit pas le seul horizon de la MAP, d’autant, relève-t-elle, que le changement peut lui-même se révéler très coûteux. « Repenser le management public ne peut se faire sans une volonté politique forte, mais également par une refonte doctrinale de la part des différents partis politiques. Pour les uns, il s’agit de reconnaître les avantages de la fonction publique de carrière à assurer l’indépendance des fonctionnaires vis à vis du monde politique et économique, et à maintenir le sens de l’intérêt public par-delà les intérêts individuels ; pour les autres il s’agit d’accepter les évolutions en cours comme la simplification et la fusion des corps, le redécoupage des frontières de l’Etat, l’abandon de certaines missions pour la reconquête d’autres. » (57)

  1. Voir : http://www.oecd.org/fr/presse/43125784.pdf et http://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/igpde-editions-publications/PGP30.pdf ↩︎

« La bibliothèque est aujourd’hui le lieu par excellence des libertés.
« Phare de la laïcité », ainsi que la qualifie Patrick Weil, elle pourrait devenir l’espace de la démocratie citoyenne, là où surgit la parole publique, là où se met en œuvre notre vivre-ensemble. »

Rapport sur l’adaptation et l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques publiques | Sylvie Robert

Dans l’urgence

Emergency  Exit

Michael J. Moeller. Emergency Exit. CC : BY-NC-SA

J’ai déjà évoqué le mémoire à plusieurs reprises sur le blog. La dernière ligne droite arrive à une vitesse assez terrifiante, il faut bien l’avouer. La gestion de projet, autre exercice au sujet passionnant à faire à l’école, prend beaucoup de temps et les évaluations liées au diplôme s’accumulent. J’en viens à me dire que j’ai peut-être présumé de mes forces en m’inscrivant en master en plus ; à ce jour je ne suis pas certaine d’en voir le bout. Tant pis, c’est un bonus, pas un impératif. Pour l’heure, jusqu’à la fin de l’année, je me concentre principalement sur le mémoire, qui est à rendre pour valider la formation post-concours d’ici le 5 janvier. La semaine prochaine, j’ai cours et je rends mon appartement lyonnais, autant dire que je n’ai pas le temps de souffler encore…

Quand je publiais le billet « Le mémoire infuse« , à la fin octobre, j’étais en pleine rédaction de ce travail, alors que pourtant tout continuait à évoluer dans ma tête. Le sujet sur lequel j’écris est d’actualité, il n’est pas rare qu’un article, une journée d’étude m’amène à moduler certains paragraphes. Le 15 décembre, je me suis juré de ne plus ajouter de références sinon je ne bouclerai pas dans les délais. Revenons-en à la rédaction. Jusqu’ici, j’avais écrit de façon suivie, j’en ai parlé dans un précédent billet. Impossible cette année où mes choix d’option et de cours supplémentaires — toujours le master, occupent largement tout ce semestre. De fait, j’ai écrit de manière très fractionnée. De surcroît, plusieurs des personnes que j’ai rencontrées pour ce travail n’étaient pas disponibles quand je l’étais, l’étaient quand je ne l’étais pas. Mon dernier rendez-vous date du 27 novembre, c’est dire si j’ai fini tard les entretiens. Après chacun d’entre eux, des ajouts et des modifications à apporter, cela va sans dire. Que ne les as-tu fait, me direz-vous, avant l’été ? C’est qu’entre la fin mai où j’ai rencontré pour la première fois ma directrice pour lui soumettre mon projet et le mois d’août, j’ai effectué toutes les recherches bibliographiques, j’ai annoté une masse considérable d’articles et de documents qui me serviraient par la suite. Je n’ai eu la sensation de maîtriser les contours de mon sujet qu’à l’issue de cette période (période où j’avais cours jusqu’au 21 juin, je n’ai complètement plongé dans mon sujet qu’à ce moment-là) et j’ai commencé les entretiens à la rentrée.

Relisant le premier jet pour l’envoyer à ma directrice, j’étais assez assommée. Voilà une succession de paragraphes qui permettraient d’alimenter le blog durant un an mais qui pour l’heure manquent cruellement de liant. Dans le même temps, à la lumière de discussions avec des amis et collègues, certaines parties m’apparaissaient bancales, d’autres au contraire trop fournies, j’ai donc remanié le plan, ce que je n’avais jamais fait à un stade aussi avancé. Dire que je travaille dans l’urgence est, vous l’aurez compris, un euphémisme. Cependant, il me semble que la progression des paragraphes est maintenant plus logique. Reste à rédiger les transitions pour que le tout prenne une forme à peu près correcte. Croisons les doigts pour boucler dans les délais. La trêve des confiseurs ne sera pas propice à l’exercice mais j’aurais volontiers soumis ce travail à la relecture collaborative (voir l’excellent billet de Johanna Daniel sur cette question), pour avoir des réactions sur ma démarche. Je me contenterai donc d’un simple billet — dont l’introduction risque fort d’être plus consistante que le corps — pour la présenter.

Le titre définitif du travail, celui que j’ai fait parvenir à la scolarité, est finalement « Les modes de communication de la recherche aujourd’hui : quel rôle pour les bibliothécaires ? » Je suis consciente qu’il n’est pas très percutant mais je n’ai pas eu d’inspiration pour un titre chic et choc. La question qui sous-tend ce travail est la suivante : quels sont les impacts de l’évolution des formes de communication des chercheurs, blogs et réseaux sociaux notamment, sur le travail des bibliothécaires ? Outre la crainte de rendre un mémoire insuffisamment abouti par manque de temps, j’ai également peur de sombrer dans ce que Morozov appelle l’époqualisme, à savoir l’idée que ce qui est nouveau apportera forcément du bien : depuis le temps que je lis les blogs de chercheurs, que je suis sur twitter, ces outils m’apparaissent évidents alors qu’ils sont loin d’être adoptés par une majorité de chercheurs. Il me semble toutefois qu’à l’heure où Hypothèses comporte près de mille carnets de chercheurs, on ne doit pas ignorer ce qui fourmille.

Pour tenter de cerner cette évolution de la diffusion de la recherche, j’ai essayé tout d’abord d’en retracer très brièvement l’histoire à grands traits, pour ne pas dire à traits grossiers. La communication scientifique, fondée sur la revue et l’article depuis Henry Oldenburg, a commencé à être battue en brèche à la fin du 20e siècle : crise de la transmission, mais aussi crise de l’évaluation, cela au moment de l’émergence d’un nouvel outil accélérant considérablement les communications entre chercheurs, l’internet. Voilà qui ne se fait pas sans heurts, provoquant une sorte de querelle des anciens et des modernes (je caricature). La facilité à échanger, son instantanéité, a également provoqué un phénomène de désintermédiation, modifiant profondément le rôle de professions comme celle des bibliothécaires. Les chercheurs, eux, sont devenus très autonomes par rapport aux bibliothèques et l’on a vu en quelques dizaines d’années leurs pratiques documentaires se modifier profondément. Pour les professionnels de l’IST, qui avaient auparavant, pour résumer, des rôles de gardiens des ressources, c’est désormais plutôt d’un rôle d’accompagnement qu’il convient de parler.

En effet, la désintermédiation conduit à faire émerger de nouveaux modes de communication entre les chercheurs, qui sont de surcroît portés par de nouveaux acteurs hors des institutions. Aujourd’hui, la communication scientifique ne repose plus seulement sur l’article et sur le périodique, les actes de colloque, le livre, conservés à la BU mais aussi sur des publications d’un nouveau genre, que sont les billets de blogs, les tweets et les posts sur les réseaux sociaux. Ce processus aboutit à de nouvelles visibilités dont j’ai essayé de brosser les enjeux dans la deuxième partie. Impossible d’évoquer ces questions sans s’arrêter sur la problématique de l’identité numérique dans le contexte académique. Ensuite, j’ai dressé un panorama des médias sociaux sur lesquels s’expriment les chercheurs, rien de bien surprenant dans ces sous-parties là pour qui possède un agrégateur fourni. Il existe une tension, toutefois, dans les relations entre bibliothécaires et chercheurs sur la toile. Si ces derniers peuvent s’exprimer très librement sur les grands sujets concernant l’université et la recherche, c’est plus difficile pour les bibliothécaires qui s’expriment sous couvert d’une autorité hiérarchique. Ce dialogue, de fait, est bancal ; pensons aux non-discussions sur la licence Elsevier/Couperin. Fort heureusement, il reste des sujets sur lesquels échanger.

Que deviennent finalement les bibliothécaires au pays des carnets de recherche et des altmetrics ? C’est l’objet de la troisième et dernière partie. Au fil de ce travail me sont apparus trois grands axes, qui renouvellent les missions traditionnelles, sans pour autant les délaisser. Il s’agit comme à l’accoutumée de collecter ces nouveaux matériaux, de les redocumentariser. Du dépôt légal du web aux travaux de curation, ce sont de nouveaux profils de bibliothécaires qui émergent. Autre axe dans ce contexte, la question des autorités (diable, du catalogage ! elle n’a pas pu s’en empêcher !), qu’un bibliothécaire ne manquera pas de relier à la question de la présence numérique, pour reprendre le terme de Louise Merzeau, du chercheur. Si vous êtes toujours dubitatif, allez voir du côté d’IdHAL. Enfin, dernier axe, il s’agit comme toujours de former à la fois aux nouveaux outils, à leurs atouts comme à leurs limites, et aux enjeux de ce paysage informationnel qui se redessine dans le monde académique.

Entrer dans le labo à ciel ouvert que nous offrent les médias sociaux, repérer les pratiques, cerner leurs bénéfices et leurs risques afin de guider les jeunes chercheurs, nous avons du pain sur la planche pour demain !

Voilà synthétisé à la va-vite un mémoire rédigé en courant. Des questions, remarques, critiques ?

Organiser ses tâches

Depuis le temps que vous me lisez, vous avez bien dû vous en rendre compte, je suis un tantinet maniaque de l’organisation personnelle. Cette année, j’avais besoin d’un outil souple que je puisse utiliser à la fois pour gérer mes tâches et planifier des projets. L’outil devait être en ligne (actuellement je travaille sur mon propre ordinateur mais je sais que je retrouverai trop vite un poste professionnel vieillissant où je n’aurai le droit de rien installer). J’avais testé trello et remember the milk sans y trouver mon compte, je finissais de désespérer de ne pas trouver l’outil adapté. C’était sans compter sur la découverte d’asana, qui a vraiment facilité mon année à l’école.

Asana n’est simple à utiliser qu’à première vue tant il regorge de potentialités. Je dois l’utiliser à la moitié de ses possibilités. L’interface est dépouillée et agréable. Une fois qu’on a créé un projet principal (que j’ai préféré à l’époque aux tâches personnelles, sans me rappeler pourquoi aujourd’hui), on peut commencer à créer des tâches. Pour chacune d’elle, on renseigne son projet, on peut lui adjoindre des tags, que j’utilise pour définir des priorités. Chaque tâche peut avoir des documents attachés dans votre disque dur, sur dropbox ou sur box. On peut aussi ajouter des sous-tâches, qui auront chacune, etc, c’est infini. À noter qu’on peut travailler à plusieurs sur Asana, ce que j’aimerais bien tester à l’occasion sans avoir trouvé pour l’heure un cobaye qui veuille bien faire l’expérience avec moi.

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Vous aurez noté, dans votre grande perspicacité, une pendulette en haut à droite. En reliant Asana à Harvest, il est possible de chronométrer le temps que l’on passe sur une tâche ou une autre. Lorsqu’on y travaille sur plusieurs sessions, Harvest fait le décompte du temps passé par jour ou par semaine. Pratique quand on doit comptabiliser ses heures pour un exercice de gestion de projet (si tenté que l’on pense à cliquer sur le chronomètre…).

Jusque là, rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous. Attendez un peu, vous n’avez encore rien vu. Ce que j’apprécie le plus sur Asana, c’est la variété des visualisations des tâches. Quand j’ai la sensation d’être débordée, j’ai besoin de pouvoir triturer les tâches, les voir sous tous les angles et les déplacer facilement, façon puzzle (vue calendrier), façon feu rouge (vue sections), etc.

Par sections (pour moi, les priorités) :

Capture d’écran 2014-12-10 à 19.54.23 Par projets :

Capture d’écran 2014-12-10 à 19.54.47

Vue calendrier :

Capture d’écran 2014-12-10 à 19.55.14Dernière chose dont je ne pourrais plus me passer, Instagantt, le module qui génère automatiquement les diagrammes de gantt à partir des tâches entrées dans asana. Les deux sont synchronisées, on peut modifier l’un sans avoir à ouvrir l’autre, qui se met à jour tout seul.

Capture d’écran 2014-12-10 à 20.01.54Une autre façon de repérer les semaines chargées et les moments creux afin de déterminer à quel moment commencer un travail. Je ne l’utilise pas mais il est possible d’indiquer où on en est de l’accomplissement de la tâche. On peut aussi voir ses tâches par projet.

Inutile que j’entre dans les détails, le guide d’Asana est très bien fait et explique pas à pas comment utiliser les très nombreuses fonctionnalités. J’ajouterai que, via Zapier, Asana peut générer une note dans Evernote, dont la nouvelle version est d’ailleurs très élégante (ou Evernote peut créer une tâche dans Asana) ; c’est sur ma todo list de bidouillages…

Convaincus ?

[Mise à jour, 11 décembre : j’oubliais, évidemment, les tâches peuvent être importées dans google agenda !]

 

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