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Auteur : Cécile Arènes

Les conceptions solutionnistes

Les conceptions solutionnistes

« Bruno Latour, lui-même admirateur de Dewey, écrivit : « Maintenir la réversibilité des pliages, telle est la forme actuelle du souci moral dans la rencontre avec le technique. » (Le « pli » dans ce contexte signifie simplement le moyen de contraindre un outil ou une technologie à ne remplir qu’une seule fonction donnée.) Le problème avec les technologies et les conceptions solutionnistes est qu’en recherchant l’irréversibilité, elles tentent de faire l’exact opposé de ce que visent Dewey et Latour. Entourés de ces technologies, nous n’avons pas vraiment d’alternative et devons nous comporter conformément aux normes apparemment universelles des ingénieurs sociaux anonymes, idéalement sans ne jamais finir par remettre leur pertinence en question. Cependant, pour pratiquer une citoyenneté morale active il faut savoir que les choses pourraient être différentes, et se forger une idée, même abstraite, de leur réversibilité est indispensable. Une telle prise de conscience ne se produit pas naturellement ; notre environnement technologique, selon la manière dont il est construit, pourrait rendre ces questions plus ou moins probables. »

Pour tout résoudre, cliquez ici | Evgeny Morozov

Le mémoire infuse

Le mémoire infuse

Le mémoire que je dois rendre cet hiver, dont j’avais publié ici le projet, ne cesse de prendre des orientations inattendues. Je découvre des pistes que je n’aurais pas pensé inclure, elles m’obligent à revoir la structure du travail, me conduisant à un plan provisoirement définitif, qui semble persister comme plan définitivement provisoire.
Venons-en au sujet lui-même. Cette idée de travailler sur les nouveaux modes de communication de la recherche est venue des réflexions de l’acquéreur et de la formatrice que j’étais les années passées. Nous avons là, me disais-je en passant des commandes de façon très traditionnelle — catalogues d’éditeurs, bibliographies d’enseignants, une matière actualisée, presque vivante, dont nous ne nous servons pas. Je voyais pourtant sur les blogs, sur les réseaux sociaux et les listes de diffusion tant de choses à exploiter. En tant que formatrice à zotero et aux outils de veille pour les doctorants, je lisais un certain nombre de carnets sur Hypothèses pour les faire découvrir. Voilà qui a constitué le semis de ce travail : comment faire de la veille et utiliser cette production scientifique, comment exploiter les richesses de ces laboratoires à ciel ouvert ?
Un collègue me suggérait au printemps de ne pas abandonner la réflexion sur nos missions traditionnelles, l’archivage, la collecte, le signalement. En m’y penchant, je me suis aperçue que si la BnF faisait des collectes régulières via le DL web sur suggestion de ses chargés de collection, il n’y avait pas encore de politique nationale pour un archivage exhaustif des blogs de chercheurs. Beaucoup sont collectés, bien sûr, les chargés de collection font de la veille et ils ont l’oeil mais ce n’est pas encore systématisé, semble-t-il. Et que dire des LT de colloques et de séminaires qui se perdent dans les limbes twittesques ? Ces documents, témoins de la recherche en train de se faire, nous échappent largement alors qu’ils seront d’un intérêt majeur pour les historiens de demain.
Plus récemment, j’ai été contactée par des collègues qui avaient vu le questionnaire que j’ai mis en ligne pour ce travail. Nous avons échangé et la problématique de l’identité numérique, dans sa tension entre autorité et notoriété, a émergé. Les chercheurs sont nombreux à publier leurs travaux sur des réseaux sociaux académiques tandis que les bibliothèques développent des sites consacrés aux autorités (VIAF, IdRef, ISNI). Ces pratiques ne semblent pas poreuses, ne pourraient-elles pas le devenir ?
Côté bibliothèques, on assiste à un développement similaire, les collègues ouvrent des blogs, sont sur les réseaux sociaux. Néanmoins, il existe une tension chez nous entre le travail et la profession qu’on ne retrouve pas chez les chercheurs. Un scientifique parle de son travail, c’est-à-dire de sa recherche ; un bibliothécaire parle de sa profession, son travail flirtant toujours avec le devoir de réserve. Il serait bon pourtant de parler davantage du travail, de ses débats et ses échecs, comme de ses réussites. Dommage que nous ne commentions pas plus les projets en cours, notamment ceux en lien avec la recherche pour faire connaître l’activité des BU. Là encore, peu de liens entre chercheurs et bibliothécaires.
J’imagine qu’avant l’hiver, la germination aura encore franchi une étape et que d’autres éléments seront venus enrichir la réflexion. Le sujet me passionne. À quel niveau, local ou national, travailler ? Quels positionnements adopter ? Voilà un grand nombre de questions qu’il faudrait pouvoir étudier. Je crains de manquer de temps et de devoir bâcler mes conclusions dans les semaines qui me restent alors que j’aimerais pouvoir poursuivre mes explorations de ce matériau si riche. Je manque de temps, je boude, j’écris pour le blog ! L’écriture de ce billet elle-même me conduit à repenser des aspects du travail et tout recommence.
De la rareté à l’abondance : réapprendre à travailler

De la rareté à l’abondance : réapprendre à travailler

Le deuxième semestre est désormais bien entamé et les élèves-conservateurs dont je suis sont submergés de travail. Le mémoire, tout d’abord, est à rendre au plus tard le 5 janvier. Parallèlement, nous travaillons en groupe sur une gestion de projet, que nous devrons également achever à la fin de l’année. Nous avons cours et chaque unité d’enseignement, chaque option, s’achèvera par une évaluation. Certains d’entre nous ont choisi de valider en plus un master professionnel, qui ajoute à ces mois déjà bien chargés trois unités d’enseignements et leurs travaux d’évaluation assortis. C’est peu dire que nous sommes occupés.
Qu’il s’agisse de la gestion de projet ou du mémoire, je suis frappée de constater à quel point la recherche documentaire a évolué. Quand j’étais étudiante, on partait à la BU en quête de documents, on lisait de bout en bout les livres et articles difficilement trouvés, on prenait des notes très précisément. Ce sont elles qui servaient de base à la rédaction future, elles étaient précieuses.
Aujourd’hui, et je le sais pourtant, la multiplicité des sources et des canaux sur la toile est impressionnante. J’ajoute dans diigo et dans zotero un nombre considérable d’articles, de pages web et de livres lus, à lire, à revoir pour les sujets sur lesquels je travaille. Il y aurait de quoi y passer des nuits entières. Le déluge informationnel ne date pas d’hier mais j’ai l’impression de devoir réapprendre à travailler. Je savais trier livres et articles lorsque j’étais étudiante, j’ai plus de mal à hiérarchiser les sources que je dégotte aujourd’hui. Beaucoup disent la même chose et pourtant beaucoup conservent un intérêt. Je trouve qu’il y a là un risque de passer plus de temps à organiser diigo et zotero (tags, notes, catégories pour fixer les souvenirs) qu’à se consacrer aux travaux eux-mêmes.
Le rythme imposé par l’école s’est considérablement accéléré au 2e semestre et il m’arrive de tonner contre, même si je sais que ce genre de période est propice à développer sa rapidité au travail. J’étais mal habituée, j’ai toujours eu la chance de pouvoir rédiger mémoires et autres travaux au long cours à des moments où je pouvais m’y consacrer pleinement. Cette fois, j’ai cours, je hante les journées d’études lorsqu’elles sont en relation avec mon sujet, je rencontre des professionnels. L’écriture, de fait, s’en trouve morcelée, reléguée aux soirs et aux week-ends quand il n’y a pas d’autres tâches urgentes. J’ai peur qu’on ressente dans le document final une impression kaléidoscopique, due à ces trop nombreuses coupures entre les plages de rédaction. Nous verrons bien.
J’aimerais, évidemment, disposer de davantage de temps pour les travaux dont je viens de parler. Il n’empêche, j’apprécie ce moment que le concours me donne. Avoir pu m’abstraire un temps du quotidien professionnel, de ses urgences et ses routines, est un luxe qui finira trop vite.
Pierre Ronsard

Pierre Ronsard

Vous le savez sans doute, la BnF a mis en vente un certain nombre de livres électroniques dans le cadre de sa filiale BnF-partenariats. Ceux-ci sont disponibles à moins de deux euros sur les grandes plate-formes d’achat, Fnac, Amazon, iTunes et j’en passe.

J’ai beaucoup d’interrogations sur le fait qu’une bibliothèque, dont la mission première est de donner accès à l’information, vende des ouvrages, qui plus est du domaine public. C’est une somme modique, me direz-vous, qu’importe, c’est une petite somme qui peut rebuter ceux qui sont les plus fragiles et à ce titre elle me pose problème. Relisez à ce sujet la remarquable tribune d’Hervé Le Crosnier et le billet d’Aldus, ainsi que le communiqué de Savoirs com1.

Les ouvrages publiés par BnF-partenariats sont tous issus d’oeuvres du domaine public. En parcourant la liste, j’ai repéré un volume d’Oeuvres choisies de Ronsard, qui est l’auteur sur lequel j’ai travaillé dans mes jeunes années. Difficile pour moi de résister à une nouvelle édition du poète vendômois, j’ai donc acheté l’epub Oeuvres choisies.

Le communiqué de la BnF s’ouvre ainsi « BnF-Partenariats, la filiale de la BnF, lance BnF collection ebooks, une collection de livres numériques de référence publiée en haute qualité éditoriale au format epub”. Il est dit aussi que les epub mis en ligne sont le « fruit d’un méticuleux travail de sélection ».

Passons sur le fait que mon poète préféré ait perdu sa particule et s’appelle « Pierre Ronsard » en couverture et page de titre. La mise en ligne ne fait que commencer, j’imagine qu’on verra des améliorations très vite.

Rien dans les premières pages ne mentionne d’où proviennent les textes de Ronsard figurant dans le volume. Pour savoir de quelle édition il s’agit, il faut acheter l’epub, puis avoir la curiosité d’aller en dernière page où est reproduite la page de titre de l’édition originale. Le lecteur n’a donc aucune mention de l’édition originale s’il n’a pas une âme de chercheur ou de bibliothécaire. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’une sélection de poèmes effectuée par Sainte-Beuve, que je trouve un peu datée pour faire découvrir le prince des poètes.

Comme je trouvais des bizarreries aux notes et aux commentaires des poèmes, j’ai fouillé pour trouver une version accessible de l’édition originale. Il y en a plusieurs sur la toile et même une sur Gallica. C’est avec cette dernière que j’ai pu faire une rapide comparaison entre l’epub et le papier.

Les préfaces ont été supprimées, empêchant de savoir d’où vient l’appareil critique contenu dans l’epub. En effet, l’édition de Sainte-Beuve a elle-même été revue par Louis Moland, qui a ajouté à son tour de nombreuses notes. De fait, certaines d’entre elles sont peu compréhensibles si l’on ne dispose pas de ces informations. Sainte-Beuve explique dans la préface qu’il a lui-même emprunté à d’autres pour ses notes critiques : “Dans les commentaires qui sont joints au texte, j’ai fait usage, pour toute la partie érudite, des anciens commentaires de Muret, Belleau, Richelet, Garnier, Marcassus.” L’ouvrage original s’ouvrait sur une section « Ronsard par lui-même », qui n’a pas été retenue dans l’epub. En fin de volume, l’Abrégé de l’art poetique françois, que Louis Moland avait ajouté, a disparu.

Il est extrêmement dommage, me semble-t-il, de désosser une édition de la sorte, qui plus est lorsqu’elle est largement disponible en texte intégral sur la toile. Ce n’est pas vraiment la meilleure des façons de faire découvrir Ronsard que de mettre en ligne quelques morceaux d’oeuvres assortis des commentaires désuets de Sainte-Beuve.

“Ce sonnet, est un peu alambiqué ; mais tout le second quatrain est délicieux, surtout le vers Sinon d’autant qu’il te plaist de l’aimer. Il respire une sensibilité molle et naïve.”

J’avais naïvement pensé que le prestataire de la BnF ne tomberait pas, lui, dans le travers qui consiste à ne pas signaler d’emblée de quelle édition il s’agit en matière de livres électroniques. Honnêtement, si je l’avais vu, je n’aurais pas dépensé deux euros.

Dans mon élan, j’avais repéré aussi deux oeuvres de Loti, qui figurent dans cette même collection. Malheureusement, lorsque j’ai regardé il y a une dizaine de jours, elles étaient indexées tantôt à son nom de plume, tantôt à son vrai nom : Aziyadé était à Viaud, Pêcheur d’Islande à Loti sans qu’aucun renvoi ne signale que les oeuvres sont du même auteur. La correction a été effectuée depuis sur la plupart des sites, même s’il reste encore quelques scories, mais je me suis dit que je m’en tiendrai là en matière d’achats à BnF-partenariats.

Quand on prétend que la collection est le « fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs », que « BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés », on s’attend à beaucoup mieux et la désillusion est grande à l’arrivée.

Il est vraiment dommage que le prestataire mette en ligne un si médiocre travail, engageant le nom de la BnF et ne reflétant pas la qualité du travail de ses agents qui sont, eux, attachés à l’excellence.

Par où commencer ?

Par où commencer ?

Nous y sommes, les travaux pour le premier semestre se sont achevés, les soutenances sont passées, le congrès de l’ABF aussi. Il n’y a plus aucun obstacle entre lui et moi. Me voilà donc face à mon sujet de mémoire.
Vous l’aviez lu peut-être ici, j’avais déjà en amont une trame depuis quelques mois déjà. Le sujet m’intéresse depuis longtemps, je stocke des éléments dans Zotero régulièrement, où j’entasse également des notes. Bref, ce sujet et moi ne sommes pas de parfaits inconnus.
Les chronologies zotero, ou comment repérer les jours où on a fait relâche…

Pour autant, débuter une travail de recherche, même pour un court mémoire professionnel, n’est pas une chose aisée quand comme moi, on a soutenu sa maîtrise il y a onze ans et qu’on a entre temps travaillé comme BAS. Durant les six années où j’officiais en bibliothèque, je n’ai été que très peu amenée à écrire. J’ai bulletiné, j’ai réclamé, j’ai catalogué, j’ai commandé mais je n’ai pas beaucoup rédigé. C’est la raison essentielle pour laquelle j’ai tenu ce blog sur lequel j’ai publié des compte-rendus de toute sorte. Il s’agissait pour moi de m’astreindre à un minimum de rédaction. Voilà qui me paraît pourtant insuffisant à l’heure actuelle.

J’aimerais pouvoir retrouver mes notes de maîtrise pour savoir comment je suis passée des premières lectures à un mémoire relié. Comment ai-je procédé pour défricher, pour poser les premiers jalons, puis pour rédiger le travail, je ne m’en souviens guère.
Tant d’années après, c’est une redécouverte. Il y a bien eu ce mémoire de DUT mais un travail à rendre en septembre portant sur un stage effectué en juillet est un travail terriblement bâclé dont je ne garde pas un bon souvenir…
Je redécouvre donc. Pour l’heure, je me débats avec une collecte d’articles et d’ouvrages trop importante pour le temps imparti1. Je me rends compte à quel point on est passé de la rareté à l’abondance. Imaginez que j’ai fait ma maîtrise en des temps où l’on utilisait à peine internet et où j’ignorais jusqu’à l’existence du PEB2. J’avais trouvé des livres à l’époque, quelques articles mais pour le reste, j’étais seule face aux poèmes que j’étudiais.
Aujourd’hui, je me trouve confrontée à un matériau aussi passionnant qu’abondant. Comment l’aborder, le classer dans Zotero, comment organiser les notes que je prends pour qu’elles soient un appui à la rédaction et non une masse indistincte ? Je me rends compte que je ne me suis jamais posée ces questions lorsque je formais les étudiants à Zotero. Une chose est sûre, si d’aventure je dois refaire des formations à un logiciel de gestion bibliographique, je ne les concevrai plus pareil. Auparavant je pensais outil, désormais je penserai besoins.
Au milieu du mois, j’ai remis à ma directrice de mémoire un document avec problématique, axes de travail et orientations bibliographiques, qui était demandé par l’école. A ce moment-là, les grandes lignes étaient à peu près claires dans ma tête. Ensuite, je me suis attelée à déblayer le terrain, à lire au maximum tout ce qui me passait sous la main ; après une semaine de recherches supplémentaire, tout se reconfigure déjà.
Avant d’écrire ce billet, j’étais en train de trier des références dans Zotero. J’essaie d’attribuer un tag et une note, même courte, à chacune avant de les trier dans un dossier. Avec le recul, je me rends compte à quel point les références archivées sans rien sont inutiles à exploiter lorsque l’oubli a fait son travail de sape. C’est peut-être aussi un travers de bibliothécaire, me direz-vous ! Pas si sûr, ce précieux billet de Franziska Heimburger explique bien comment exploiter toutes les possibilités de Zotero qui sinon risque de devenir un magma informe de références.
C’est un travail assez long que ce tri. La relecture des notes, outre me rafraîchir la mémoire, fait naître des questions nouvelles et me fait découvrir de nouvelles références que j’archive à leur tour dans Zotero, etc. Tout ça est sans fin.
Pour l’heure, je ne me suis pas préoccupée de la question des questionnaires et des entretiens. C’est sans doute un tort mais j’ai dû mal à les concevoir tant que je n’ai pas une idée plus aboutie de l’orientation que je veux donner à mon travail. Il faut aussi que je me penche sur la méthodologie de l’entretien, qui reste encore inconnue pour moi, avant d’en faire subir un à un malheureux collègue !
Ecrire sur le mémoire pour éviter d’écrire le mémoire, voilà un biais que je ne m’étais pas imaginé. Il est sans doute temps que je reparte travailler.
  1. Les sujets de mémoire sont attribués courant avril, le travail est à rendre en décembre.
  2. Ayant fait ma licence à Nouméa, j’ai effectué ma maîtrise à distance avec Montpellier 3 pour diverses raisons. A la première question que j’ai posée à la BU, je me suis fait envoyer paître « Voyez le catalogue » et je n’ai plus osé m’adresser à personne dans cet établissement.
    Il faut dire aussi que le jour où j’ai signalé qu’un livre était abîmé, on m’a accusé de l’avoir détérioré. Dans cette BU-là, pour moi, le « bibliothécaire » est rapidement devenu l’ennemi 😉
Pages publiques

Pages publiques

«Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient—le mot n’est pas trop vaste—au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous.» (Victor Hugo, Discours d’ouverture du Congrès littéraire international de 1878, 1878)

J’ai reçu jeudi Pages publiques : à la recherche des trésors du domaine public, qui vient de paraître chez C&F éditions. Réalisé par des étudiants de master édition de l’université de Caen et coordonné par Nicolas Taffin, l’ouvrage réunit des contributions d’inlassables défenseurs du domaine public, ainsi qu’une sélection de textes et oeuvres entrées dans le domaine public en 2014.
Le livre s’ouvre sur l’initiative de SavoirsCom1, qui publie chaque année en décembre un calendrier de l’avent consacré au domaine public, mettant en lumière les artistes dont les oeuvres y entrent au premier janvier. C’est l’occasion de rappeler comment des auteurs comme Apollinaire ou Segalen n’ont été libres de droits que 94 ans après leur mort, en raison des prorogations de guerre. Voilà qui nous a privés longtemps de la réutilisation de ces recueils splendides que sont Alcools ou Les Immémoriaux.
Le texte de Nicolas Taffin esquisse une définition du domaine public. Il rappelle que les initiatives se multiplient pour promouvoir son extension, citant le Public domain manifesto par le collectif Communia, ou encore la proposition de loi de la députée Isabelle Attard.

On lit dans la traduction française du manifeste de Communia : « Le domaine public joue un rôle essentiel dans les domaines de l’éducation, de la science, du patrimoine culturel et de l’information issue du secteur public. » Il me semble que sa défense devrait être au coeur des préoccupations des bibliothécaires, pas simplement quand une affaire Relire ou Elsevier se produit, mais au quotidien, afin que nous puissions proposer aux usagers le meilleur des accès aux ressources, qu’elles soient scientifiques ou artistiques.

Lionel Maurel ne le dit pas autrement quand il écrit : « Le domaine public doit être le même pour tous les citoyens en France, car derrière cette notion, c’est la liberté fondamentale d’accès à la Culture et le droit de créer à partir des oeuvres du passé qui sont en jeu. »

Isabelle Attard, députée à l’origine d’une proposition de loi sur le domaine public, revient dans une interview conduite par les étudiants sur les raisons qui s’imposent pour légiférer : protéger les oeuvres de dérives comme le copyfraud, pour ne citer qu’un seul exemple.

La contribution d’André Gunthert, qui reprend sa communication de la journée d’étude sur le sujet à l’Assemblée nationale,  est très éclairante pour comprendre les obstacles auxquels se heurtent les chercheurs, notamment en histoire de l’art, face aux incessantes demandes d’autorisation qu’ils doivent effectuer auprès des ayants droit. Si la courte citation est autorisée pour les textes, il n’existe rien de comparable en matière de droit des images, ce qui génère des aberrations préjudiciables à la recherche.

La Revue de l’art, caviardée sur Persée

Et André Gunthert de conclure : « Les usages publics ne menacent pas la culture. Ce sont eux qui la font vivre. La culture n’existe que si elle est utilisée, et non pas seulement consommée. C’est donc en admettant d’oublier les seuls intérêts des industriels qu’on rendra le meilleur service au commerce des œuvres de l’esprit. Quoiqu’il en soit, les images et les contenus multimédia sont dès à présent au cœur des usages. Le droit, lui, n’est plus qu’à la lisière de la légitimité. »

Hervé Le Crosnier rappelle quant à lui les apports aussi importants que visionnaires de Jean Zay qui, après les grèves de 36, défendait déjà une loi sur le domaine public. C’est le déclenchement de la guerre qui empêcha son projet d’être débattu à l’Assemblée.

Le dossier s’achève sur la contribution de Véronique Boukali et d’Alexis Kaufmann, le fondateur de Framasoft, qui ont créé le site Romaine lubrique. Leur projet est né d’un étonnement : attendre 94 ans l’entrée d’Apollinaire dans le domaine public pour le réutiliser pour ses enseignants, c’était décidément trop. Le projet est né pour valoriser le domaine public et les créations qui sont faites à partir des oeuvres désormais libres de droits. Regardez le site et les initiatives qu’il mentionne, on y voit la culture en train de se faire.

L’ouvrage a le mérite d’être pédagogique et de rappeler les nuances entre domaine public, biens publics et biens communs, qui ne sont pas toujours aisées à percevoir. Il se referme sur quelques extraits d’oeuvres désormais réutilisables, pour le plaisir des yeux.

Peter Rabbit, Beatrix Potter (1866-1943)
Vertumne et Pomone, Camille Claudel (1864-1943)
Accès aux BU franciliennes

Accès aux BU franciliennes

La première condition est de rendre cet ensemble plus visible et accessible à l’ensemble de la communauté universitaire francilienne. Notamment, il est éminemment souhaitable que les universités parisiennes établissent en commun des règles d’accès aux bibliothèques gérées par les services communs de la documentation, aux BIU ainsi qu’à leurs importantes bibliothèques spécialisées. Ces règles d’accès seraient valablement fondées sur deux principes complémentaires :
– l’accès de toute la communauté universitaire parisienne à l’ensemble des bibliothèques ;
– un accès prioritaire à certaines de ces bibliothèques, compte tenu des contraintes de locaux, en fonction de critères de niveau d’étude et de recherche ou de critères disciplinaires.

Rapport d’activité de l’IGB, 2014

(c’est moi qui souligne)

La bibliothèque sur le web : ta bib, tu l’aimes, tu la twittes !

La bibliothèque sur le web : ta bib, tu l’aimes, tu la twittes !

Dans le cadre de l’une de nos unités d’enseignement, l’enssib nous a proposé d’organiser des tables rondes. Evidemment, « la bibliothèque sur le web » est une thématique qui m’a parlé…

Nous étions neuf camarades de la promo à avoir travaillé sur l’organisation, sous la houlette de Benoît Epron. Moi qui rédige des billets sur toutes les journées d’étude auxquelles j’assiste depuis des années sur ce blog, je ne pouvais pas faire l’économie de celui-ci !

Nous avions invité à échanger avec nous :

• Caroline Daviron, BM Perpignan
• Christophe Hugot, Lille 3
• Louis Jaubertie, BnF
• Cécile Touitou, Sciences po

et ce sont Bérenger Hainaut et Marjolaine Simon qui ont brillamment modéré la table ronde.

La table ronde était structurée selon deux axes, le point de vue du public et ses attentes, puis les réponses apportées à celles-ci par les professionnels.
Ce qui nous a intéressé, ce n’est pas réellement la façon dont une offre de services se retrouve transposée à travers le site internet de la bibliothèque, mais plutôt la façon dont la bibliothèque trouve peu à peu sa place sur des sites qui ne sont pas « les siens », qui ne sont pas produits par l’institution – et en particulier, la façon dont elle s’installe sur les réseaux sociaux.

Nouvelles attentes des usagers vis-à-vis de la présence des bibliothèques sur le web

Tous les participants sont revenus sur le fait qu’il est indispensable désormais de se trouver « là où le public passe », pour reprendre la formule de Lionel Maurel.

Cécile Touitou a expliqué que la stratégie de communication de la bibliothèque de Sciences Po s’est construite au fur et à mesure, se modifiant en fonction de des interactions avec les usagers. Aujourd’hui, il existe une véritable politique éditoriale à destination des étudiants qui sont très présents sur le web et sur twitter en particulier.
Christophe Hugot a décrit un contexte différent. Il est seul à gérer la bibliothèque des sciences de l’antiquité de Lille 3. Le blog, les deux twitter et le compte zotero procèdent donc de sa seule volonté et du temps qu’il peut leur consacrer. Au départ, il s’agissait de disposer d’un espace moins contraint que le site de la BSA et au fur à et à mesure, il a pu constater un véritable engouement pour le blog. Désormais, il est sollicité pour annoncer des événements liés aux sciences de l’Antiquité.

Caroline Daviron a expliqué que les bibliothèques de lecture publique n’avaient investi Facebook qu’à partir de 2009 alors que le réseau existait depuis 2004. Elle revient dans son article sur le BBF, « Médiathèques et Facebook« , sur la façon dont les établissements ont peu à peu été présents sur ce réseau.
Louis Jaubertie a présenté le service qui gère la médiation numérique de Gallica. Six personnes s’occupent de faire vivre le comptes twitter et la page facebook de la bibliothèque numérique de la BnF. Depuis 2012, un compte pinterest a également été ouvert. L’article « Une bibliothèque virtuelle sur les réseaux sociaux, l’exemple de Gallica » paru sur le BBF en 2012 est très éclairant pour comprendre le fonctionnement de ce service hors normes, où le rythme rapide des échanges sur les réseaux s’est substitué à la lourde validation hiérarchique de l’établissement. Gallica sur les réseaux sociaux s’adresse au grand public, même si le coeur des utilisateurs reste les chercheurs. C’est une volonté de trouver d’autres lecteurs, sans perdre pour autant la communauté des chercheurs. 
Chaque établissement adapte son type de communication à son public.

A Sciences po, le compte Twitter joue entre autres le rôle du « service après-vente » de la bibliothèque (la clim est en panne !) et c’est un relais de l’événementiel (LT lors des conférences organisées par la mission Communication Externe par exemple). 
A Perpignan, Caroline Daviron a diffusé et analysé les réponses d’un questionnaire sur les attentes des usagers. Ceux-ci souhaitent trouver leur médiathèque sur Facebook car ils ont envie d’une bibliothèque active, en accord avec son époque, qui signale les événements organisés. Transparaît le besoin d’un ton plus personnel, d’une communication plus proche du bibliothécaire, afin de pouvoir interagir et dialoguer avec lui. L’usager souhaite un bibliothécaire accessible, qui n’hésite pas à « liker ».
Les participants ont relevé un écueil à éviter : il ne faut pas que les réseaux sociaux soient une reprise automatisée du blog ou du portail de l’établissement. Au contraire, il faut une valeur ajoutée sans quoi les interactions ne se développeront pas.

A la BSA de Lille 3, Christophe Hugot a souhaité donner la parole à l’institution. Auparavant, celle-ci n’existait qu’en creux sur les réseaux sociaux, à savoir qu’elle n’apparaissait que par ce que les utilisateurs en disaient. Désormais, elle a sa propre voix et elle peut choisir l’image qu’elle donne d’elle. Le premier billet du blog traitait de l’architecture du campus, il a connu un très fort retentissement interne : il a été relayé sur la première page du portail et été annoncé par messagerie. De fait, il y a eu un engouement de la tutelle qui reprend désormais les billets et a finalement créé de son côté, quelques années après, un blog qui s’appelle Inforum. Le blog est alimenté par les billets de Christophe Hugot mais aussi par ceux des chercheurs qui sont régulièrement invités à contribuer. Il se transformera peut-être en un carnet sur Hypothèses. Le compte twitter, pour sa part, annonce non seulement les parutions du blog mais il relaie aussi les informations sur l’Antiquité que Christophe Hugot peut glaner. Un scoop-it sert à archiver ce qu’il est pertinent de sauvegarder dans toutes les annonces effectuées sur twitter.
Pour alimenter les comptes Gallica, six personnes se relaient, chacune prenant la responsabilité des publications une semaine sur six. Les tweets sont postés du lundi au vendredi quand les collègues sont au travail. L’ensemble des personnes du service a accès à un compte privé avec un chat qui permet de tester les propositions de publications et d’harmoniser la ligne éditoriale.
On constate que les usagers viennent chercher sur les réseaux sociaux des informations qu’on ne trouve pas toujours sur les sites institutionnels.

Les réseaux sociaux constituent un lieu d’échange, une sorte de forum, qui permet un contact direct. Sur twitter, on est en prise directe avec les usagers. Le vocabulaire est celui de l’affect avec de prises de parole parfois directes. Cependant, même s’il arrive que le langage soit fleuri, il s’agit d’être à l’écoute de l’usager, d’apporter une réponse rapide à ses attentes car il est contre-productif pour une institution de laisser une question sans réponse, cela afin de casser l’image de froideur que peuvent avoir les sites officiels.
Si les usagers veulent un échange direct avec les usagers et si certains cherchent à savoir qui alimente les comptes, la question n’est pas pour autant primordiale. L’essentiel est plutôt pour l’établissement de trouver le ton juste, un ton qui paraisse informel tout en représentant l’institution. L’équation n’est pas simple… Cécile Touitou a mentionné une étude réalisée auprès d’étudiants de Malaisie, qui a révélé que seuls 17% d’entre eux souhaitaient la présence de leur bibliothèque sur les réseaux. La préservation d’une sphère privée n’est pas étrangère à un tel taux de réponses.
Il est toutefois possible de dépasser cette apparente contradiction en co-construisant des contenus avec ceux des usagers qui sont motivés. L’équipe Gallica met régulièrement en avant sur twitter les contenus postés par les #Gallicanautes et elle reprend parfois sur Facebook des albums nommés « L’invité de Gallica », que les usagers ont créés. Cette mise en avant des usagers, qui apparaissent également dans la lettre d’information, sera renforcée dans la nouvelle version du site.
L’activité sur les réseaux sociaux est-elle mesurable et est-elle très regardée par les tutelles ?

Sur Facebook, les statistiques fournies sont relativement fines et permettent quelques exploitations, au contraire de twitter où l’on dispose de moins d’informations sur les abonnés. Cependant, les tutelles se bornent souvent à demander le nombre de followers ou de fans, sans plus de détails, mais elles n’en font pas non plus une priorité.
Pour observer la création dynamique d’un réseau autour d’une institution, a précisé Cécile Touitou, on peut se reporter à l’étude de Stuart Palmer en 2013, « Characterisation of the use of Twitter by Australian Universities », Journal of Higher Education Policy and Management, 35:4, 333-344.
N’y a-t-il pas un risque de déconnexion entre l’image qu’on veut donner de la bibliothèque sur les réseaux sociaux et la pratique quotidienne au sein de la bibliothèque ? Est-ce que ce lien direct sur les réseaux sociaux a un impact sur le lien physique entre les usagers et les bibliothécaires ? 
Lorsqu’un usager se plaint du manque de chauffage sur twitter, a expliqué Cécile Touitou, on aura beau lui répondre dans l’heure, ce qu’il attend c’est que le chauffage monte réellement !
Il arrive parfois que la réponse à apporter soit délicate ou qu’elle touche à des orientations stratégiques de l’établissement, a précisé Louis Jaubertie. Dans ces cas-là, il est indispensable que l’établissement lui-même affiche une position avant que le service Gallica puisse la relayer. Parfois, ce sont les usagers qui réagissent à la place des bibliothécaires, s’entraidant ou discutant de la question posée, et c’est parfait ! 
Déconnecter…

Les intervenants avouent tous être devenus un peu « addict » aux services qu’ils gèrent. Il n’est pas rare que l’équipe Gallica réponde sur twitter en soirée et Christophe Hugot témoigne du fait que ses tweets sont le produit de sa veille personnelle, ils sont donc mis en ligne quand il lit, souvent en week-end pour ce qui est de ses lectures en sciences de l’Antiquité.

Il apparaît néanmoins nécessaire de poser des limites. Chez Gallica, lorsqu’ils sont en congés, les membres de l’équipe regardent, surveillent mais s’interdisent de réagir. Il est bon que les usagers comprennent qu’il y a des humains derrière et que les vacances, ce sont les vacances! 
Coordonner la présence de la bibliothèque sur les réseaux sociaux avec les services de communication institutionnels

Louis Jaubertie explique qu’aucun agent de la communication n’est membre de l’équipe réseaux sociaux de Gallica. Il s’agit de répondre à une demande des usagers, qui s’attendent à avoir un bibliothécaire en face d’eux et non pas un communiquant. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne font pas appel à des techniques de communication et de marketing. 
A Sciences Po, la bibliothèque est un peu à part des activités de la communication institutionnelle. Aucune consigne n’a été donnée à l’équipe qui gère les réseaux sociaux, si ce n’est le respect de la charte graphique : la responsable communication de la bibliothèque est très libre.
En BM et BDP, explique Caroline Daviron, les portails et les sites sont souvent très normalisés, avec une charte graphique qui ne peut être modifiée. Les réseaux sociaux permettent d’avoir un peu plus de liberté. 
A la BSA, la question de la concurrence ne s’est jamais posée : le site de la bibliothèque et son blog sont nés avant le site de l’université. La communication de la BSA porte presque exclusivement sur l’Antiquité : il y a peu de risques que les informations empiètent sur celles données par la communication de l’établissement. 

Quelles réponses des professionnels ?

Comment fait-on quand on est professionnel pour mettre en place ces projets ? Pourquoi cette volonté de présence sur le web ?

Pour Cécile Touitou, il s’agit avant tout d’une volonté de promouvoir les services car toutes les enquêtes montrent une grande méconnaissance des outils, des fonds et des services par les usagers. Il n’existe pas à l’heure actuelle de positionnement sur la question de la valorisation des compétences métiers. On pourrait pourtant envisager de faire figurer des photos de collègues comme le font certaines bibliothèques à l’étranger (voir en particulier les Libguides des BU américaines), de situation de la bibliothèque pour la rendre vivante mais cela ne rencontre pas d’écho parmi les collègues.
Il s’agit aussi, selon Caroline Daviron, de dépoussiérer l’image des bibliothécaires, de personnaliser la bibliothèque, en même temps qu’on donne une visibilité aux actions organisées. Il est aussi essentiel d’apporter une valeur ajoutée (critiques de livres, rencontres d’auteurs retransmises…)
Pour Christophe Hugot, il est essentiel de diffuser l’information. Dans les universités, la masse d’information est pléthorique et il est difficile pour les universitaires de rendre leurs travaux visibles au-delà des murs de leur université. Or la demande du public est forte et les réseaux sociaux sont là pour que le grand public ait accès à ces contenus. Et de citer l’exemple d’un billet sur les cadrans solaires dans l’Antiquité, qui exposait le travail réalisé par un  docteur venant d’achever sa thèse en archéologie. Il apportait une vraie valeur ajoutée et a obtenu de très bons retours des lecteurs. 
Un exercice d’équilibriste

Louis Jaubertie est revenu sur la classification de Silvère Mercier, qui évoque une identité thématique, de service, de personne, d’institution. Gallica est un petit peu tout ça suivant les différents moments de la journée.
Louis Jaubertie a aussi évoqué la difficulté de trouver au quotidien des idées de contenus renouvelés avant d’aborder un point crucial, la question de la validation par la hiérarchie. La présence sur Twitter ne tolère pas la validation a priori des contenus, on doit se plier au rythme du web pour pouvoir y exister. De ce fait, il est primordial de définir une ligne éditoriale en amont, ainsi qu’un circuit de validation a posteriori, ce qui implique une forte responsabilisation des agents.
Et en territoriale ?

Pour Caroline Daviron, les effets de la RGPP se font sentir sur les services. Alors que la valorisation des ressources numériques fait partie prenante du travail des bibliothécaires, seules deux personnes gèrent le facebook pour les bibliothèques du réseau de Perpignan. Il faudrait une équipe plus conséquente afin de personnaliser réellement le compte. Cela part souvent d’une volonté individuelle, puis il faut convaincre les collègues pour avoir une équipe plus nombreuse, pour donner un ton un peu plus impertinent, humoristique. A Perpignan, une seule personne est en charge de la plupart des questions multimédias, donc il est difficile de lui rajouter la question des réseaux sociaux. 
Louis Jaubertie a ajouté qu’il est nécessaire que ce soit une activité collective pour répartir la charge de travail et pour donner plus d’idées, plus de créativité, ainsi qu’un meilleur ton. 
Institutionnaliser ces nouvelles compétences

 Christophe Hugot a un profil d’ingénieur d’études, chargé de ressources documentaires. Sa mission principale est de développer, d’organiser et de mettre en œuvre les opérations liées à l’acquisition, au  traitement et à l’exploitation de l’information scientifique et  technique. Cependant, cette mission « classique » évolue vers plus de médiation scientifique qui tend à évoluer vers la communication. Il mentionne désormais le blog et twitter dans les rapports d’activité de la BSA. 
A la BnF, inscrire ces activités sur les fiches de poste ne coulait pas de source à l’origine mais ces compétences y figurent désormais pour l’ensemble de l’équipe. A noter que, pour l’heure, seules des catégories A twittent, alors que rien n’empêche que ça change…
Caroline Daviron a expliqué qu’en territoriale, chacun affine sa fiche de poste selon le cadre d’emploi. Ces tâches ne figurent pas encore dans la plupart des fiches de poste alors qu’elles sont devenues incontournables. 
Et la résistance au changement ?

Sciences Po a une image dynamique mais, au sein du personnel de la bibliothèque, beaucoup sont là depuis longtemps et ont des pratiques anciennes, d’où une certaine difficulté à faire évoluer la conception de la bibliothèque. C’est un vaste chantier qui est en cours ! Pour beaucoup, les réseaux sociaux sont effectivement une nouveauté. La responsable de la communication a initié le projet, quelques collègues ont suivi et le directeur est favorable mais il peut subsister certaines tensions face à ce changement, d’où l’importance de présenter des expériences multiples et de faire de la pédagogie par l’exemple. 
Caroline Daviron n’a pas nié qu’il y avait une énorme résistance face à ces questions, qui n’est pas forcément générationnelle, mais elle repose souvent sur une poignée de personnes. Mettre en place de nouveaux services nécessite de fait beaucoup de volonté et de diplomatie. Un intervenant extérieur (un consultant ?! brrr !) peut être utile pour impulser un changement. 
A la BnF, chaque nouveau membre est préalablement formé puis ses droits sur les comptes sont ouverts. Il peut être intéressant, a ajouté Louis Jaubertie, de faire bénéficier les agents de formations extérieures. BiblioQuest, organisé par l’INET de Nancy, est une excellente formation sur ces questions, destinée aux agents de la FPT.
Le principal défi est de sensibiliser la hiérarchie en évoquant la place des réseaux sociaux dans la stratégie globale de l’établissement.
La résistance au changement ne concerne pas que les réseaux sociaux, a ajouté l’un des intervenants. Elle apparaît à la mise en place de tout nouveau service ou nouvelle tâche. C’est du management : si quelques personnes sont motivées pour démarrer un projet, il y aura un effet d’entraînement.
Christophe Hugot a évoqué la grande difficulté qu’on a aussi à « hameçonner » les chercheurs, pour leur faire comprendre l’importance de présenter leurs ouvrages et leur recherche sur le blog tandis que ses collègues du SCD se prêtent plus facilement au jeu
Quid de la pérennité de ces services qui reposent souvent sur une poignée de personnes ?

Louis Jaubertie a rappelé que ces services doivent reposer sur une équipe. Les laisser à la charge d’un seul agent est périlleux pour que le service s’inscrive sur la durée. Pourtant, ont regretté Caroline Daviron et Christophe Hugot, plus la structure est petite, plus il est difficile d’avoir un relai.
Le cas de la BSA est particulier, c’est une bibliothèque associée. Christophe Hugot plaide pour qu’elle soit intégrée au SCD, justement pour que les services mis en place se pérennisent et pour qu’ils puissent avoir des suppléants.
Il relève également que la nature de l’information donnée varie selon les agents. Lui est antiquisant, s’il est remplacé par un bibliothécaire non spécialisé sur l’Antiquité, l’information publiée ne sera plus du même ordre.

Pour conclure…

J’avoue qu’à la lumière de ce qui s’est dit et forte de l’expérience que j’ai pu avoir à Paris 4 en matière de coordination de blog et réseaux sociaux, j’aurais tendance à dire : expérimentez, testez, prenez le web comme un bac à sable.  Il en ressortira des projets pertinents. Et, surtout, faites confiance à vos agents en leur laissant les clés des comptes sur les réseaux, vous aurez de belles surprises.

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Docélec et poldoc

Docélec et poldoc

Pour achever cette série, quelques notes préparatoires à un travail de politique documentaire. Et maintenant, je pars en vacances, mes devoirs sont presque faits 🙂
L’entrée de la documentation électronique dans les collections des bibliothèques a généré un certain nombre de bouleversements dans la manière de concevoir le libre accès. En ce qui concerne la politique documentaire, on pourrait parler pour certains aspects de révolution copernicienne.

1. Du stock au flux

L’apparition de nouveaux types de documents a donné lieu à une nouvelle granularité. La documentation électronique a renouvelé les approches en matière de volumétrie : impossible désormais de comptabiliser et d’évaluer de la même façon des documents aux supports différents. La documentation électronique est protéiforme : certaines bases sont bibliographiques, d’autres en texte intégral tandis que les éditeurs innovent et proposent désormais aux bibliothèques des kiosques pour la presse, des logiciels d’autoformation ou des offres de vidéo à la demande.
Auparavant, le bibliothécaire maîtrisait sa collection. L’unité physique – le livre, le périodique, c’est-à-dire le volume, constituait l’entité minimale pour prendre la mesure de la collection. Avec l’électronique, on peut recenser finement, l’article ou le chapitre, ou largement, le bouquet. L’intermédiaire que constituaient livre ou périodique semble moins pertinent et il semble délicat de pouvoir établir des comparatifs volumétriques si les modes de consultation diffèrent.
De fait, comment comptabiliser cette documentation ? Si l’on raisonnait en termes de  stock, on gère maintenant des flux.  Là où l’on travaillait sur la volumétrie, on se penche désormais sur l’accès. Pour autant, les statistiques d’accès aux différents produits électroniques restent encore jeunes et elles sont difficiles à exploiter parce que les méthodes de comptage ne sont pas totalement harmonisées. Si des initiatives, comme COUNTER[1], ont vu le jour, elles ne couvrent pas la totalité de cette documentation.
Il faut aussi prendre en compte le fait que les statistiques concernant les bouquets acquis doivent être pensées en fonction du libre accès. Un excellent taux de consultation de la collection encyclopédique de CAIRN comprenant les Que sais-je et les Repère peut conduire à s’interroger sur le retrait des versions papier dont l’obsolescence est rapide. A l’inverse, si le public plébiscite les versions papier dont le taux de rotation est fort, la politique documentaire doit être pensée en conséquence.
On sait que le libre accès d’une bibliothèque n’est à l’heure de l’électronique que la partie émergée de l’iceberg. Ce que l’usager ne perçoit pas représente pourtant une la part la plus importante de la collection. Catalogues et moteurs de recherche fédérée doivent être adaptés en conséquence. Que dire d’un moteur qui ramènerait près de trente mille résultats à une recherche simple sur un artiste ? Est-il adapté à tous les publics ? Là encore, les questions volumétriques ne sont pas anodines.

2. Nouveau modèle de bibliothèque

L’apparition de la documentation électronique en bibliothèque a amené à penser depuis une vingtaine d’années de nouveaux modèles de bibliothèques.
Aujourd’hui, tous les établissements sont en mutation et renouvellent leurs pratiques et leurs services. Signaler la documentation électronique dans les bibliothèques entièrement en libre accès, notamment lorsque les usagers ont perdu de vue le fait qu’il pouvait y avoir de la documentation en magasin, n’est pas chose aisée.
De nombreux établissements ont mis en place des dispositifs passerelles[2] : boîtiers de DVD avec la couverture du document électronique, fantômes dans les rayons, ne sont que quelques-unes des stratégies développées pour rendre visibles ces documents. On peut relever toutefois que l’insertion de boîtiers de DVD dans les rayons ne sera pas de nature à réduire la volumétrie d’une collection dont on chercherait à limiter l’accroissement. Valoriser ces acquisitions en restant cohérent avec les contraintes spatiales du libre accès est une entreprise qui n’est pas dénuée de contraintes.
Beaucoup d’établissements font également le choix de prêter des liseuses et des tablettes sur lesquelles sont téléchargés des documents qu’elles ont préalablement acquis. Prêter le support et le contenu permet de faire découvrir un outil en même temps qu’un nouveau type de document tout en s’affranchissant des contraintes du document physique. Désormais, c’est une bibliothèque qui s’emprunte et non plus un livre.
On s’achemine vers une bibliothèque hybride, dont le learning centre est sans doute le modèle le plus abouti. Inventé dans les années 1996 par Graham Bulpitt au Royaume-Uni, le modèle du learning centre s’appuie sur la mise en magasin des collections papier, afin de libérer des espaces pour les services[3]. A la fois centre de ressources et centre d’apprentissage, le learning centre fait la part belle à la documentation électronique. En terme de volumétrie, reléguer les collections en magasin permet de les conserver dans un espace plus dense et de libérer d’autant le libre accès. Désormais, la collection est une des ressources du centre mais elle n’en constitue plus le fondement.
Parallèlement se développent des bibliothèques entièrement virtuelles. Ces structures, dont le modèle le plus connu en France n’est autre que Gallica, sont sans doute ce qui permet à la bibliothèque de reprendre la main sur la politique documentaire dans le domaine de la documentation électronique. Constituer une bibliothèque numérique ne va pas sans s’interroger sur la politique documentaire car cet espace virtuel, « il faut le classer, en organiser l’accessibilité, la conservation, et aussi l’articulation avec des ressources non numériques », écrit Bertrand Calenge[4].
Le plan de numérisation, en effet, peut être vu comme une nouvelle forme de politique documentaire. La conception d’un corpus complexe a lieu par étapes[5]. Sa constitution ne peut se faire sans avoir procédé au préalable à un repérage des pôles d’excellence de la bibliothèque afin de parvenir à des ensembles intellectuellement cohérents et la question ne peut être envisagée sans une étude des publics et des usages. Le programme prévisionnel doit tenir enfin compte tant des budgets que des ressources humaines.
La constitution d’une bibliothèque numérique ne va pas sans poser de questions, comme l’archivage et la conservation. Archiver des données requiert des volumes importants de stockage tandis que la conservation doit être pérenne, s’adaptant à la volatilité des supports numériques.
Le web comme collection ? Depuis 2006, des pages web sont désormais collectées par la Bibliothèque nationale de France dans le cadre du dépôt légal du web. « Sont également soumis au dépôt légal les signes, signaux, écrits, images, sons ou messages de toute nature faisant l’objet d’une communication au public par voie électronique », lit-on dans le Code du patrimoine, art. L. 131-2. Cela ne va pas sans poser de nombreuses questions d’ordre volumétrique :
« La volumétrie du Web a atteint un seuil qui ne permet pas d’imaginer un traitement analogue à celui de l’imprimé. […] La gestion de tels volumes remet en cause le principe d’un traitement unitaire et systématique des documents, non seulement au niveau de la sélection, mais aussi à ceux du catalogage et du magasinage. »[6]
La BnF a décidé de croiser deux stratégies, à savoir de larges collectes automatiques, opérées par des robots, couplées à des collectes ciblées, liés à des événements particuliers sur lesquels les agents opèrent des sélections de sites. Le problème de l’archivage se pose pour ces masses énormes de données, c’est désormais en pétaoctets que l’on compte les volumes recensés. De même, l’accès à ces documents ne va sans poser problème : on peut citer les blogs d’adolescents et les journaux intimes qui ne peuvent être mis en ligne pour le grand public. C’est la raison pour laquelle il n’existe pas de libre accès au dépôt légal du web qui n’est consultable que depuis certains postes de l’établissement.
Quels impacts pour le libre accès à la bibliothèque ? En premier lieu, il n’est pas anodin d’évoquer le mode de consultation autorisé par les éditeurs de bouquet électronique n’offre le plus souvent qu’une interface de consultation, ne permettant plus aux usagers de s’approprier les contenus[7]. Pour peu que des DRM soient inclus dans le document et la prise de notes, les annotations, la copie pour usage privé ne seront pas possibles alors qu’ils sont à la base de toute pratique de lecture active.
Par ailleurs, l’acquisition de documentation électronique n’est pas sans créer des bouleversements dans le modèle de bibliothèque traditionnel, avec au premier chef la fin du capital documentaire et de sa pérennité[8]. Les ressources électroniques sont souvent souscrites sous forme d’abonnements : la bibliothèque dispose d’un accès à la documentation le temps de l’abonnement. Les achats d’archives se développent, notamment dans les établissements d’enseignement supérieur, mais ils ne concernent qu’une part limitée de l’offre. Par ailleurs, les accords de type big deal « ont aussi vidé de sons sens une partie de l’activité d’analyse et de sélection de la production éditoriale scientifique réalisée par les bibliothécaires »[9]. De fait, difficile d’établir une politique documentaire cohérente avec une masse de documentation que l’on n’a pas choisi et que l’on sait de surcroît temporaire.
Les contraintes juridiques liées à la documentation électronique sont également un frein à l’accès documentaire que devrait garantir les établissements à leurs usagers. De plus en plus, les postes informatiques ne sont accessibles qu’avec des identifiants nominatifs et ne permettent pas la consultation directe. Là où l’on pouvait entrer dans un établissement et consulter la documentation sans obstacle, les contraintes imposées par les éditeursvont à l’encontre des missions de la bibliothèque. La charte des bibliothèques ne précise-t-elle pas dans son article 1 que « tout citoyen doit pouvoir, tout au long de sa vie, accéder librement aux livres et aux autres sources documentaires »[10].
Ainsi, on peut penser que les bibliothèques auront dans les années qui viennent à reprendre la main sur la documentation électronique en matière de politique documentaire[11] comme en terme d’accessibilité aux ressources. Pour Frédéric Souchon, « L’intégration des ressources électroniques n’est pas une simple complexification de la nature de la collection, elle pose des questions stratégiques à la bibliothèque, associant les collections – matérielles et électroniques – les services au public, et l’organisation même de la bibliothèque. »[12]

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[1] COUNTER (Counting Online Usage of Networked Electronic Resources ) est un code de bonnes pratiques en vue de « produire les spécifications précises pour produire les données d’usage dans un format qui convienne à leurs clients. » Voir :  https://iww.inria.fr/ist/couperin-annonce-la-traduction-du-code-de-bonne-pratique-counter-version-4/, consulté le 18 avril 2014.
[2] Frédéric Souchon, Faire vivre les ressources numériques dans la bibliothèque physique. Le cas des bibliothèques universitaires, mémoire de DCB, Villeurbanne, enssib, 2014, p. 23 et suivantes.
[3] Pierre Carbone et François Cavalier, Les collections électroniques, une nouvelle politique documentaire, Paris, France, Cercle de la librairie, 2009, p. 539.
[4] Bertrand Calenge, Bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’Internet Bertrand Calenge, Paris, Cercle de la Librairie, 2008, p. 143.
[5] Ibid., p. 142.
[6] Pierre Carbone et François Cavalier, Les collections électroniques, une nouvelle politique documentaire, op. cit., p. 159.
[7] Ibid., p. 26.
[8] Bertrand 19- bibliothécaire Calenge, Bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’Internet Bertrand Calenge, op. cit., p. 168.
[9] Pierre Carbone et François Cavalier, Les collections électroniques, une nouvelle politique documentaire, op. cit., p. 135.
[10] Charte des bibliothèques, Conseil supérieur des bibliothèques, 1991, http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/1096-charte-des-bibliotheques.pdf, consulté le 18 avril 2014.
[11] Bertrand Calenge, Bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’Internet Bertrand Calenge, op. cit., p. 167 : « Le changement est important : on devient de moins en moins propriétaire d’un fichier numérique, on négocie un droit d’accès à celui-ci selon certaines conditions d’utilisation et pour une certaine durée. »
[12] Frédéric Souchon, « Faire vivre les ressources numériques dans la bibliothèque physique. Le cas des bibliothèques universitaires », op. cit., p. 74.

Quelques notes sur la médiation

Quelques notes sur la médiation

Quelques notes préliminaires à un travail en groupe que nous avons à faire autour de la médiation. Le sujet m’intéressant, j’ai creusé. Tout ça mériterait d’être repris et mieux mis en forme. Si j’ai un peu de temps…

Tenter de cerner les contours de la notion de médiation n’est pas chose aisée. Très employé, le terme recouvre bien des significations, qui ne sont pas forcément les mêmes selon qui l’emploie. Présentant un dossier du Bulletin des bibliothèques de France consacrée à la médiation en 2007, Yves Alix évoque une notion « passe-partout » et cite Jean Caune, théoricien de la médiation culturelle, qui regrette « l’usage indifférencié de la notion de médiation »[1].

Depuis plusieurs dizaines d’années, cette notion s’est imposée en France pour évoquer les réflexions autour de la transmission du savoir, quand les Anglo-saxons travaillent plutôt autour du concept d’information literacy. Elle est pourtant constamment mise en question, d’abord à l’aune des constats d’échec de la démocratisation culturelle, puis dans le contexte actuel de désintermédiation.
La médiation, un terme polysémique

La consultation du Trésor de la langue française[2] propose comme premier sens « Fait de servir d’intermédiaire entre deux ou plusieurs choses. » On relève aussi un sens juridique « entremise destinée à concilier ou à faire parvenir à un accord, à un accommodement des personnes ou des parties ayant des différends ».
Si le premier sens paraît assez naturel concernant les bibliothèques, le bibliothécaire est un intermédiaire entre un usager et une ressource, le second peut paraître de prime abord surprenant. On y a pourtant fait souvent appel depuis les années 90, notamment quand il a fallu comprendre l’origine des conflits avec les usagers[3].
La première acception, celle d’intermédiaire, rejoint la notion de « passeur » ou celle de « tiers ». Selon Bernard Lamizet, « Les passeurs, ce sont les acteurs sociaux qui établissent la médiation en instituant la relation entre le singulier et le collectif. »[4] C’est à eux que revient le rôle de rendre la culture accessible. De fait, « la médiation culturelle revêt un caractère didactique fondamental, en ce sens qu’elle apprend à la fois à lire les formes de la culture, à les reconnaître et à les pratiquer. En ce sens, elle représente, pour les cultures, une forme d’apprentissage. »[5]
On peut voir aussi la notion de médiation comme une réponse à un désir, quand elle n’est pas son déclencheur. Les analyses de René Girard[6] sur le caractère mimétique du désir sont à ce titre fondamentales. Tout désir est l’imitation du désir d’un autre mais s’inscrit surtout dans un triangle où, entre le désir et son objet, figure toujours un intermédiaire, qui n’est autre que le médiateur.
Des différents sens que peut recouvrer la notion se dégage une tendance nette, la mise en avant de la médiation a mis fin à la prescription. Le bibliothécaire ne peut plus se faire le juge de bonnes et mauvaises ressources mais il doit désormais « cultiver l’art de susciter le désir »[7].
Si la dimension didactique n’est pas absente, le désir de l’usager prime et « la médiation de la bibliothèque devient subtile : espace de liberté, elle se substitue à ce que l’école ne parvient pas à transmettre »[8].
Historique de la notion

Jean Caune fait remonter l’émergence de cette notion aux années 90, « pendant qu’émerge la thématique de la fin des idéologies et au moment où les notions de projet et d’action collective paraissent obsolètes ». Il distingue trois fonctions d’ordre idéologique à cette nouvelle notion : « s’opposer à la fragilisation du lien social ; refonder le sentiment d’appartenance à la collectivité et, enfin, favoriser la naissances de nouvelles normes, là où les anciennes ont perdu leur légitimité ». Il écrit encore, « se focaliser sur le phénomène de médiation, c’est mettre l’accent sur la relation plutôt que sur l’objet »[9].
L’apparition du terme médiation dans le contexte des bibliothèques suit le même cheminement. Jean-Claude Utard, après avoir recherché sa présence tant dans le Bulletin des bibliothèques de France que dans la revue de l’ABF, la fait remonter aux années 1994-1995. Il relève que, dès l’origine, elle désigne deux choses, à la fois la formation que les bibliothécaires universitaires dispensent aux étudiants et le travail mené par les bibliothèques de lecture publique avec les publics populaires. Selon lui, « ce double emploi est très révélateur : d’un côté on désigne une pratique nouvelle où il faut sortir de sa bibliothèque pour aller vers de nouveaux publics ; de l’autre on désigne une forme traditionnelle de travail où le bibliothécaire est entre les documents et les utilisateurs et apprend à ces derniers la recherche documentaire. On rebaptise ici, avec un terme soudain devenu à la mode, une forme très ancienne du travail des bibliothécaires »[10]. Il ajoute enfin que la prise de conscience de l’importance de la médiation n’est que la suite logique des politiques de lecture publique portées par l’ABF mais qu’elle naît aussi dans un contexte où l’on découvre les limites de la démocratisation culturelle. Pour lui, la médiation est une pratique visant des publics définis et il va jusqu’à la qualifier de « véritable discrimination positive »[11].
En effet, c’est dans les années 90 que les dispositifs ATD/QM se développent, puis que les bibliothèques recrutent, notamment en banlieue, des médiateurs du livre sur des emplois-jeunes. La médiation est alors vue comme une série d’actions que l’on peut entreprendre pour amener le public à la lecture. C’est une démarche volontariste de la part des acteurs de la lecture publique.
Aujourd’hui, la notion recouvre l’ensemble des pratiques destinées à faire rencontrer le public et les ressources. On évoque plutôt des dispositifs de médiation et le terme se décline en fonction des supports. Le terme a de nouveau été très employé au cours des années 2000 quand Silvère Mercier a proposé une définition de la médiation numérique :
« La médiation numérique est une démarche visant à mettre en œuvre des dispositifs de flux, des dispositifs passerelles et des dispositifs ponctuels pour favoriser l’accès organisé ou fortuit, l’appropriation et la dissémination de contenus à des fins de diffusion des savoirs et des savoir-faire. »[12]
Typologie des actions de médiation

Lorsqu’on recense les différentes typologies des actions de médiation, on découvre qu’elles sont aussi disparates que la définition de la notion est polysémique. On trouve des listes réalisées, comme ce billet de Lirographe[13], en fonction de la place de l’usager :
–       passivité : l’usager reçoit le contenu diffusé : bibliographies, tables de sélection ;
–       interaction individuelle entre l’usager et la bibliothèque : service « Rent a librarian » ;
–       l’usager est témoin des interactions individuelles d’autres usagers avec l’institution : consultation du Guichet du savoir ;
–       les usagers dialoguent avec la bibliothèque mais aussi entre eux : clubs de lecture ;
–       les usagers forment une communauté de création et d’échange de contenu. L’institution héberge, stimule, canalise : speed-reading.
David Sandoz et Bernarnd Huchet[14], pour leur part, ont établi leur classement selon plusieurs critères :
–       caractère direct ou indirect de la médiation : conseil vs bibliographie ;
–       public visé ;
–       lieu : hors les murs mais aussi numérique ;
–       temporalité : événementielle ou continue.
On trouve, enfin, dans les productions les plus récentes sur le sujet, comme la série de billets d’Etienne Cavalié[15], des typologies liées à la définition de la notion elle-même :
–       « Le médiateur est un sujet » : Miss Media (Metz), Geemiks (Lille) ;
–       « L’action de médiation rend compte d’une utilisation subjective de l’objet médié » : il s’agit de mettre en avant « non pas une expertise, mais une expérience » ;
–       « La médiation, c’est la curation » : le curateur doit être reconnu comme source légitime avant de pouvoir commencer à promouvoir quelque chose ;
–       « L’action de médiation précède la sollicitation de l’usager » : les postes de renseignements, la signalétique n’en font pas partie[16] ;
–       « L’action de médiation est inscrite dans une temporalité » : elle ne concerne pas les dispositifs pérennes.
Pour Anne-Marie Bertrand[17], la médiation revêt diverses formes :
–       l’accueil : dire bonjour, être à l’écoute ;
–       l’orientation et le décryptage : « rendre compréhensible l’organisation spatiale et intellectuelle des documents proposés » ;
–       l’accompagnement ;
–       la formation ;
–       le conseil de lecture ;
–       la médiation numérique : site web, portails thématiques.
Enfin, Jean-Philippe Accart[18] relève cinq médiations, à savoir la médiation d’information ou médiation documentaire ; la médiation sociale ; la médiation culturelle ; la médiation numérique ; la médiation technologique.
Et maintenant, à l’heure de la désintermédiation ?

L’émergence du terme de « médiation » au tournant des années 90 illustre le fait que, dans un contexte d’individualisme croissant, le bibliothécaire a dû délaisser un modèle de prescripteur pour se faire accompagnateur de l’usager, qu’il laisse libre de ses choix. En ce sens, il rejoint un modèle anglo-saxon[19].
L’apparition de l’internet a également bouleversé la donne. L’information immédiatement accessible a instauré, écrit Anne-Marie Bertrand, un « accès direct, privé, domestique, à l’écrit » sur lequel le bibliothécaire n’a plus de prise. C’est, ajoute-t-elle, « l’ère de la désintermédiation »[20]. De fait, la transmission passe de moins en moins par les acteurs traditionnels mais de plus en plus par les pairs. Pour David Sandoz et Bernard Huchet, « c’est la modalité même de la médiation culturelle en bibliothèque qui se trouve interrogée voir remise en question »[21]. De fait, beaucoup de bibliothécaires se concentrent désormais davantage sur « la maîtrise des outils d’accès à la collection plutôt que sur la collection elle-même », précisent-ils.
C’est la raison pour laquelle aujourd’hui la médiation doit être pensée en termes d’interfaces : pour Silvère Mercier, services et collections doivent désormais être imaginés ensemble afin d’irriguer de nouveaux dispositifs de médiation[22].
Vers l’accompagnement documentaire ?
Dans ce contexte, quel rôle peut encore jouer le bibliothécaire ? Pour Etienne Cavalié, le médiateur reste dans son plein rôle lorsqu’il suscite le désir. Suggérer une ressource ou un service pour lequel l’usager n’avait pas formulé de demande est précisément ce qui fait la valeur du professionnel médiateur[23].
Pour autant, on pourrait aussi mettre en perspective la notion de médiation avec celle d’« accompagnement », telle que la décrit Olivier Chourrot :
« Au recours incantatoire à la notion de médiation, les bibliothécaires doivent privilégier une réflexion sur la différenciation de l’accompagnement du lecteur. Les implications d’une telle démarche sur les locaux, l’organisation des collections, les services, la gestion des ressources humaines, peuvent être fortes. En particulier, l’articulation entre l’offre documentaire et les besoins sociaux – en matière de formation, de vie sociale et professionnelle, de recherche d’emploi – est à repenser dans le cadre d’une rénovation de la relation de service public. »[24]
On rejoint ainsi l’importance accordée par les bibliothécaires anglo-saxons à l’information literacy. Il s’agit, avant toute chose, de permettre à chaque individu de pouvoir maîtriser la culture de l’information dans laquelle chacun se trouve immergé aujourd’hui. C’est sans doute l’enjeu des médiateurs aujourd’hui.

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[1] Yves Alix, Retours sur la médiation, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-06-0066-000, consulté le 7 février 2014.
[2] MÉDIATION : Définition de MÉDIATION, http://www.cnrtl.fr/definition/m%C3%A9diation, consulté le 1 avril 2014.
[3] « En bibliothèque, cette question resurgit prédiodiquement, en particulier quand éclatent des conflits avec des franges du public. » Yves Alix, Retours sur la médiation, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-06-0066-000, consult? le 7 février 2014.
[4] Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe (XIXe et XXe siècles) [actes du colloque organisé en septembre 2003 par les animateurs de l’Ecole doctorale MIF de l’université de Lyon 3, de l’ENSSIB et du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’Université de Versailles] / [publ.] sous la direction de Diana Cooper-Richet, Jean-Yves Mollier, Ahmed Silem, Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, coll. « Référence (Villeurbanne), 1621-3084 », 2005, 348 p., p. 161.
[5] Op. cit., p. 170.
[6] René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, France, Bernard Grasset, coll. « (Livre de poche. Collection pluriel) », 1961, 351 p.
[7] David Sandoz et Bernard Huchet, Repenser la médiation culturelle en bibliothèque publique: participation et quotidienneté, Villeurbanne, Rhône, France, 2010, 69 p., p. 24.
[8] Quel modèle de bibliothèque ?: séminaire, Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, coll. « Papiers », 2008, 183 p., p. 147.
[9] Jean Caune, La démocratisation culturelle : une médiation à bout de souffle, Presses universitaires de Grenoble, 2006. P. 132.
[10] Centre de promotion du livre de jeunesse (ed.), Médiations, médiateurs, médias: du concept à la pratique, comment penser la médiation en littérature jeunesse actes du colloque, Montreuil, Centre de promotion du livre de jeunesse Conseil général de la Seine-Saint-Denis, 2006, 160 p., p. 99-100.
[11] Op. cit. p. 100.
[12] Silvère Mercier, « Médiation numérique : une définition », Bibliobsession, http://www.bibliobsession.net/2010/03/03/mediation-numerique-en-bibliotheque-une-definition/, consulté le 7 février 2014.
[13] Christophe Robert, « Actions de médiation des collections : petite typologie », Lirographe, http://lirographe.wordpress.com/2010/02/22/actions-de-mediation-des-collections-petite-typologie/, consulté le 7 février 2014.
[14] David Sandoz et Bernard Huchet, « Repenser la médiation culturelle en bibliothèque publique », op. cit.
[15] Etienne Cavalié, « Médiation et désir mimétique », Bibliothèques [Reloaded], http://bibliotheques.wordpress.com/2013/12/13/mediation-et-desir-mimetique/, consulté le 7 février 2014.
[16] En cela, Etienne Cavalié s’oppose à Anne-Marie Bertrand qui considère que tout ce qui fait interface entre la ressource et l’usager participe de la médiation. Voir David Sandoz et Bernard Huchet, « Repenser la médiation culturelle en bibliothèque publique », op. cit., p. 20.
[17] Anne-Marie Bertrand, Médiation, numérique, désintermédiation, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2013-03-0023-004, consulté le 7 février 2014.
[18] Accart Jean-Philippe, La médiation en bibliothèque : les 5 médiations : support de cours,&nbsphttp://fr.slideshare.net/jpa245/mediation-jp-accart7juin2013, consulté le 7 février 2014
[19] Quel modèle de bibliothèque ?, op. cit., p. 38.
[20] Anne-Marie Bertrand, « Médiations, formations, réflexions et interrogations », L’écrit et ses médiations, Paris, BPI, 2009, http://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/48210-mediations-formations-reflexions-et-interrogations.pdf, consulté le 7 février 2014
[21] David Sandoz et Bernard Huchet, « Repenser la médiation culturelle en bibliothèque publique », op. cit., p. 13.
[22] Silvère Mercier, « Les bibliothécaires, médiateurs dans l’océan du web », Bibliobsession, http://www.bibliobsession.net/2012/09/10/les-bibliothecaires-mediateurs-dans-locean-du-web/, consulté le 7 février 2014.
[23] Etienne Cavalié, « Médiation et désir mimétique : Le bibliothécaire intermédiaire ou médiateur ? », Bibliothèques [reloaded], https://bibliotheques.wordpress.com/2014/01/20/mediation-et-desir-mimetique-le-bibliothecaire-intermediaire-ou-mediateur/, consulté le 7 février  2014
[24] Olivier Chourrot, Le bibliothécaire est-il un médiateur ?, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2007-06-0067-000, consulté le 7 février 2014.