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Bibliothéconomie & cie

Category: Journée d’étude et congrès (page 1 of 2)

Mesurer, évaluer, décider

J’ai assisté vendredi à la journée co-organisée par Médiadix et l’Urfist, « Mesurer, évaluer, décider : qu’en est-il des indicateurs statistiques en bibliothèques ? ». La présentation de la journée, qu’on peut lire sur le site de Médiadix, inscrivait la journée dans la mouvance de l’évaluation des politiques publiques, en particulier la question de la performance, à laquelle il incombe aujourd’hui à nos établissements de répondre :

« A l’heure de l’optimisation, de la performance et du resserrement de la dépense publique, l’évaluation statistique est devenue un impératif, socle de toute réflexion théorique et justification de toute action pratique. Désormais, tous les champs d’activités, qu’elles soient à visée sociale, politique ou culturelle, reposent sur des chiffres et des estimations de données quantitatives et qualitatives, y compris dans des domaines non marchands. »

La culture des statistiques n’est pas neuve en bibliothèque, où l’on mesure l’activité depuis bien longtemps. Ce qui est interrogé aujourd’hui, c’est ce que l’on mesure et à quelles fins.

Quelques notes, pas forcément très complètes, car prises en fonction de mes intérêts du moment. Les présentations seront prochainement en ligne sur la riche partie Ressources du site de Mediadix.

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Afin de poser le contexte, Cécile Touitou est revenue sur les différentes normes sur lesquelles s’appuient les établissements depuis plusieurs années. On n’a pu que constater une évolution, de premières mesures de l’activité de l’établissement à des démarches plus neuves de quantification de l’impact des services sur les usagers. L’article de Cécile Touitou dans le BBF d’avril 2016, « Retour sur investissement, ou comment les bibliothécaires alchimistes transforment l’argent en matière grise », développe grand nombre des éléments qu’elle n’a fait qu’esquisser dans le temps qui lui était imparti.

Les statistiques produites dans les bibliothèques s’appuient essentiellement sur trois normes ISO. La 2789, en premier lieu, et elle est fondée sur des indicateurs d’activité, en se fondant sur les intrants (inputs), à savoir, les ressources nécessaires à l’activité (personnel, taille de l’équipement, etc.) et les extrants (outputs), c’est-à-dire la quantité de services produits (nombre de prêts, visites, usagers formés, etc.). Avec la norme ISO 11620, c’est déjà un changement de paradigme qui a été mis en œuvre. Désormais, on ne se borne plus à un dénombrement des ressources et des services, mais on tente de mesurer la qualité du service rendu, en s’appuyant sur des indicateurs de performance. En dernier lieu, la norme ISO 16439, dont un livre blanc présente les innovations et les nouvelles notions, s’attache à la mesure de l’impact, notion encore neuve dans le contexte français. Nadine Delcarmine, présidente de la commission de normalisation Afnor/CN46-8 et directrice adjointe du SICD Grenoble Alpesrésume ainsi la finalité de ce nouveau travail de la commission : « Parce que la reconnaissance de l’utilité de la bibliothèque ne fait pas/plus l’unanimité, cette norme a l’ambition de doter les professionnels mais aussi les décideurs et financeurs d’un éventail d’outils pour mesurer l’impact des bibliothèques sur leur environnement et contribuer ainsi à l’émergence d’éléments de réflexion pour éclairer les choix politiques. » (AFNOR / CN46-8, Ce qui se cache derrière ce mystérieux intitulé)

Cécile Touitou a donné de nombreux exemples en matière d’impact. J’ai noté celui du stress : j’emprunte quatre livres, je ne lis finalement qu’un seul chapitre d’un des quatre documents, et je réussis quand même à les rendre en retard. Voilà qui est de nature à créer un rapport anxiogène entre la bibliothèque et l’usager, ce dernier pouvant ressentir une certaine culpabilité d’avoir sollicité du personnel pour un seul chapitre lu. Quelle réponse de l’établissement ? Allonger la durée du prêt pour les ouvrages à rotation lente, par exemple ? Pour résumer, il s’agit de repenser la problématique de l’évaluation, qui n’est pas que compter, par une approche centrée sur l’empathie.

La norme 16439 a pour but de croiser les différents indicateurs évoqués brièvement ci-dessus.

« La norme recommande de s’appuyer sur trois catégories de données selon les modalités de leur collecte :

– les données induites (inferred evidence) des statistiques habituellement collectées par la bibliothèque dans le cadre de ses activités et suivies par la bibliothèque ;

– les données sollicitées (solicited evidence) : il s’agit d’informations ou de données que l’on va collecter auprès des usagers au moyen de questionnaires ou d’entretiens ;

– les données observées (observed evidence) qui sont le fruit d’observations dans le cadre de méthodologies inspirées de l’ethnologie. »

Qu’est-ce qui fait la valeur des bibliothèques ?, Livre blanc / AFNOR/CN46-8

L’approche UX, toujours elle,  a évidemment été évoquée. Elle remet en question les enquêtes et les focus groups, qui auraient trop de biais, selon Andy Priestner. Au contraire, l’UX s’attache à suivre l’usager et à l’observer.

Pour Cécile Touitou, les enquêtes permettent quand même de recueillir de l’information, du moment qu’elles sont croisées avec d’autres éléments. Une chose est sûre, la tendance est à délaisser les traditionnels indicateurs bibliothéco-centrés, pour se concentrer sur des indicateurs orientés usagers. Il est à noter que beaucoup d’études d’impact dans les pays où les bibliothèques doivent justifier leurs services.

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La table ronde qui a suivi portait sur la mesure et l’évaluation dans le cadre du management et de la gouvernance. En introduisant la table ronde, Marie-Lise Tsagouria, directeur de la BULAC, a souligné que l’évaluation devait s’inscrire dans le schéma général du pilotage de la bibliothèque et que les indicateurs devaient être inclus dans ce périmètre pour faire sens auprès des équipes. Elle a ajouté que la communication vis-à-vis des équipes était primordiale, afin que les éléments de stratégie soient connus de tous.

Anne Verneuil, directrice des affaires culturelles à Anzin et responsable de la commission Advocacy de l’ABF a fait une intervention qui m’a tout particulièrement intéressée, intitulée « Du projet de service au tableau de bord ». Elle a expliqué comment, dans une ville avec un taux de chômage de 33%, il a fallu convaincre les élus que la médiathèque faisait sens et avait une utilité concrète pour la population. Elle a montré comment elle et ses équipes sont parvenus à construire un projet politique et à le traduire en un projet de service. Sa présentation est d’ores et déjà en ligne.

Marie-Christine Jacquinet a présenté le pôle de développement culturel des Yvelines, nouvelle entité qui fait suite à la fermeture de la BDP. Elle a précisé que la lecture est désormais considérée par le DGS du département comme un soft power, un soutien à l’action sociale du département. Les équipes, qui se réorganisent, fonctionnent aujourd’hui exclusivement en mode projet, car les financements en dépendent.

Odile Grandet, Inspectrice générale des bibliothèques, a pour sa part brossé un rapide historique des enquêtes en France. L’essentiel d’entre elles reposent, nous l’avons dit, sur des données d’activité. Si l’ESGBU a certes une visée comparatiste, en revanche l’enquête de l’observatoire de la lecture publique a davantage une visée photographique. Elle a également rappelé que l’évaluation de la bibliothèque, cette dernière étant un objet public, relève de l’évaluation des politiques publiques. Si la culture de l’évaluation est présente dans la profession, la difficulté réside dans l’absence de process, qui iraient des objectifs aux indicateurs. Il est en effet indispensable de concevoir les indicateurs au moment de l’élaboration du programme d’activité ou du programme scientifique et culturel.

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La deuxième table ronde portait sur la mesure et l’évaluation du service au public : accueil et fréquentation. Christophe Evans, sociologue à la BPI, l’a introduite de manière provocatrice en citant le statisticien George Box, « Tous les modèles sont faux, mais certains sont plus utiles que d’autres. » Il a donné l’exemple suivant : l’activité de base ne reflète pas forcément la réalité des pratiques. Le dimanche est à la BPI le jour où il y a le moins d’entrées, en revanche c’est le jour où les services sont le plus utilisés. Le recueil des chiffres n’est donc absolument pas suffisant.

Cécile Avallone et Nolwenn Bouric, de la BDP du Val d’Oise, ont présenté l’étude « Les facteurs de réussite d’une bibliothèque », la première étude d’impact réalisée en France, sur le modèle de l’étude réalisée en Espagne par FESABID (la fédération des associations de professionnels de l’information espagnols). Nolwenn Bouric a rédigé un article à ce sujet dans le BBF d’avril 2016. L’étude constitue un véritable plaidoyer pour élus pressés ayant besoin d’arguments chics et choc : deux millions d’entrées par an sur le département, c’est plus que le parc Astérix ! Et ça marche, nous ont-elles expliqué.

Tiphaine Tugault, du SCD de l’UPEC, a présenté les résultats de l’enquête Libqual et ses enjeux pour le SCD. L’intervention était très intéressante et avait le mérite d’expliciter le questionnaire très touffu de Libqual, avec ses questions en trois temps, service minimum attendu, service observé, qualité de service rêvée. Ayant administré Libqual par le passé, je n’ai pas pris de notes, mais on trouvera des éléments sur l’enquête et sur ses résultats en 2013 sur le site du SCD de l’UPEC.

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Pour la dernière table ronde de la journée, « Mesure et évaluation des usages : collections et services numériques », j’avoue avoir ralenti la prise des notes. Je retiens surtout l’intervention enthousiasmante de Thomas Jouneau, de la direction de la documentation et de l’édition à l’université de Lorraine.

Thomas Jouneau a commencé par présenter les différents modes de recueil de statistiques de consultation de la documentation électronique, reposant sur la norme COUNTER, sans oublier de mentionner les biais induits. Les enquêtes traditionnelles prennent en compte les usages sur les plateformes d’éditeurs, or de plus en plus les chercheurs consultent les articles scientifiques directement sur les réseaux sociaux de chercheurs comme Academia.edu ou ResearchGate. Pour tenter d’en savoir plus sur ce pan important des consultations, Thomas Jouneau a évoqué de nouveaux modes de recueil des consultations se fondant sur l’utilisation du DOI comme donnée pivot, de façon à permettre un décompte de l’usage dispersé des chercheurs (il s’agit d’un partenariat entre CrossRef, qui gère les DOI, et Counter).

Thomas Jouneau a manqué de temps pour présenter le projet ezAGIMUS. En farfouillant sur google, on trouve quelques éléments sur le sujet. AGIMUS est un outil qui permet l’analyse des services numériques des établissements (ENT, plates-formes pédagogiques) en les croisant avec les informations d’affiliation (LDAP, etc.). Croisé avec ezPAARSE, qui analyse les logs des accès à la documentation électronique, on obtient des données beaucoup plus fines sur les profils de ceux qui utilisent la documentation et sur leurs pratiques.

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En vrac, quelques sites évoqués lors de la journée, figurant ou pas dans la bibliographie qu’on nous a remis, pas (encore) tous consultés.

La bibliothèque sur le web : ta bib, tu l’aimes, tu la twittes !

Dans le cadre de l’une de nos unités d’enseignement, l’enssib nous a proposé d’organiser des tables rondes. Evidemment, « la bibliothèque sur le web » est une thématique qui m’a parlé…

Nous étions neuf camarades de la promo à avoir travaillé sur l’organisation, sous la houlette de Benoît Epron. Moi qui rédige des billets sur toutes les journées d’étude auxquelles j’assiste depuis des années sur ce blog, je ne pouvais pas faire l’économie de celui-ci !

Nous avions invité à échanger avec nous :

• Caroline Daviron, BM Perpignan
• Christophe Hugot, Lille 3
• Louis Jaubertie, BnF
• Cécile Touitou, Sciences po

et ce sont Bérenger Hainaut et Marjolaine Simon qui ont brillamment modéré la table ronde.

La table ronde était structurée selon deux axes, le point de vue du public et ses attentes, puis les réponses apportées à celles-ci par les professionnels.
Ce qui nous a intéressé, ce n’est pas réellement la façon dont une offre de services se retrouve transposée à travers le site internet de la bibliothèque, mais plutôt la façon dont la bibliothèque trouve peu à peu sa place sur des sites qui ne sont pas « les siens », qui ne sont pas produits par l’institution – et en particulier, la façon dont elle s’installe sur les réseaux sociaux.

Nouvelles attentes des usagers vis-à-vis de la présence des bibliothèques sur le web

Tous les participants sont revenus sur le fait qu’il est indispensable désormais de se trouver « là où le public passe », pour reprendre la formule de Lionel Maurel.

Cécile Touitou a expliqué que la stratégie de communication de la bibliothèque de Sciences Po s’est construite au fur et à mesure, se modifiant en fonction de des interactions avec les usagers. Aujourd’hui, il existe une véritable politique éditoriale à destination des étudiants qui sont très présents sur le web et sur twitter en particulier.
Christophe Hugot a décrit un contexte différent. Il est seul à gérer la bibliothèque des sciences de l’antiquité de Lille 3. Le blog, les deux twitter et le compte zotero procèdent donc de sa seule volonté et du temps qu’il peut leur consacrer. Au départ, il s’agissait de disposer d’un espace moins contraint que le site de la BSA et au fur à et à mesure, il a pu constater un véritable engouement pour le blog. Désormais, il est sollicité pour annoncer des événements liés aux sciences de l’Antiquité.

Caroline Daviron a expliqué que les bibliothèques de lecture publique n’avaient investi Facebook qu’à partir de 2009 alors que le réseau existait depuis 2004. Elle revient dans son article sur le BBF, « Médiathèques et Facebook« , sur la façon dont les établissements ont peu à peu été présents sur ce réseau.
Louis Jaubertie a présenté le service qui gère la médiation numérique de Gallica. Six personnes s’occupent de faire vivre le comptes twitter et la page facebook de la bibliothèque numérique de la BnF. Depuis 2012, un compte pinterest a également été ouvert. L’article « Une bibliothèque virtuelle sur les réseaux sociaux, l’exemple de Gallica » paru sur le BBF en 2012 est très éclairant pour comprendre le fonctionnement de ce service hors normes, où le rythme rapide des échanges sur les réseaux s’est substitué à la lourde validation hiérarchique de l’établissement. Gallica sur les réseaux sociaux s’adresse au grand public, même si le coeur des utilisateurs reste les chercheurs. C’est une volonté de trouver d’autres lecteurs, sans perdre pour autant la communauté des chercheurs. 
Chaque établissement adapte son type de communication à son public.

A Sciences po, le compte Twitter joue entre autres le rôle du « service après-vente » de la bibliothèque (la clim est en panne !) et c’est un relais de l’événementiel (LT lors des conférences organisées par la mission Communication Externe par exemple). 
A Perpignan, Caroline Daviron a diffusé et analysé les réponses d’un questionnaire sur les attentes des usagers. Ceux-ci souhaitent trouver leur médiathèque sur Facebook car ils ont envie d’une bibliothèque active, en accord avec son époque, qui signale les événements organisés. Transparaît le besoin d’un ton plus personnel, d’une communication plus proche du bibliothécaire, afin de pouvoir interagir et dialoguer avec lui. L’usager souhaite un bibliothécaire accessible, qui n’hésite pas à « liker ».
Les participants ont relevé un écueil à éviter : il ne faut pas que les réseaux sociaux soient une reprise automatisée du blog ou du portail de l’établissement. Au contraire, il faut une valeur ajoutée sans quoi les interactions ne se développeront pas.

A la BSA de Lille 3, Christophe Hugot a souhaité donner la parole à l’institution. Auparavant, celle-ci n’existait qu’en creux sur les réseaux sociaux, à savoir qu’elle n’apparaissait que par ce que les utilisateurs en disaient. Désormais, elle a sa propre voix et elle peut choisir l’image qu’elle donne d’elle. Le premier billet du blog traitait de l’architecture du campus, il a connu un très fort retentissement interne : il a été relayé sur la première page du portail et été annoncé par messagerie. De fait, il y a eu un engouement de la tutelle qui reprend désormais les billets et a finalement créé de son côté, quelques années après, un blog qui s’appelle Inforum. Le blog est alimenté par les billets de Christophe Hugot mais aussi par ceux des chercheurs qui sont régulièrement invités à contribuer. Il se transformera peut-être en un carnet sur Hypothèses. Le compte twitter, pour sa part, annonce non seulement les parutions du blog mais il relaie aussi les informations sur l’Antiquité que Christophe Hugot peut glaner. Un scoop-it sert à archiver ce qu’il est pertinent de sauvegarder dans toutes les annonces effectuées sur twitter.
Pour alimenter les comptes Gallica, six personnes se relaient, chacune prenant la responsabilité des publications une semaine sur six. Les tweets sont postés du lundi au vendredi quand les collègues sont au travail. L’ensemble des personnes du service a accès à un compte privé avec un chat qui permet de tester les propositions de publications et d’harmoniser la ligne éditoriale.
On constate que les usagers viennent chercher sur les réseaux sociaux des informations qu’on ne trouve pas toujours sur les sites institutionnels.

Les réseaux sociaux constituent un lieu d’échange, une sorte de forum, qui permet un contact direct. Sur twitter, on est en prise directe avec les usagers. Le vocabulaire est celui de l’affect avec de prises de parole parfois directes. Cependant, même s’il arrive que le langage soit fleuri, il s’agit d’être à l’écoute de l’usager, d’apporter une réponse rapide à ses attentes car il est contre-productif pour une institution de laisser une question sans réponse, cela afin de casser l’image de froideur que peuvent avoir les sites officiels.
Si les usagers veulent un échange direct avec les usagers et si certains cherchent à savoir qui alimente les comptes, la question n’est pas pour autant primordiale. L’essentiel est plutôt pour l’établissement de trouver le ton juste, un ton qui paraisse informel tout en représentant l’institution. L’équation n’est pas simple… Cécile Touitou a mentionné une étude réalisée auprès d’étudiants de Malaisie, qui a révélé que seuls 17% d’entre eux souhaitaient la présence de leur bibliothèque sur les réseaux. La préservation d’une sphère privée n’est pas étrangère à un tel taux de réponses.
Il est toutefois possible de dépasser cette apparente contradiction en co-construisant des contenus avec ceux des usagers qui sont motivés. L’équipe Gallica met régulièrement en avant sur twitter les contenus postés par les #Gallicanautes et elle reprend parfois sur Facebook des albums nommés « L’invité de Gallica », que les usagers ont créés. Cette mise en avant des usagers, qui apparaissent également dans la lettre d’information, sera renforcée dans la nouvelle version du site.
L’activité sur les réseaux sociaux est-elle mesurable et est-elle très regardée par les tutelles ?

Sur Facebook, les statistiques fournies sont relativement fines et permettent quelques exploitations, au contraire de twitter où l’on dispose de moins d’informations sur les abonnés. Cependant, les tutelles se bornent souvent à demander le nombre de followers ou de fans, sans plus de détails, mais elles n’en font pas non plus une priorité.
Pour observer la création dynamique d’un réseau autour d’une institution, a précisé Cécile Touitou, on peut se reporter à l’étude de Stuart Palmer en 2013, « Characterisation of the use of Twitter by Australian Universities », Journal of Higher Education Policy and Management, 35:4, 333-344.
N’y a-t-il pas un risque de déconnexion entre l’image qu’on veut donner de la bibliothèque sur les réseaux sociaux et la pratique quotidienne au sein de la bibliothèque ? Est-ce que ce lien direct sur les réseaux sociaux a un impact sur le lien physique entre les usagers et les bibliothécaires ? 
Lorsqu’un usager se plaint du manque de chauffage sur twitter, a expliqué Cécile Touitou, on aura beau lui répondre dans l’heure, ce qu’il attend c’est que le chauffage monte réellement !
Il arrive parfois que la réponse à apporter soit délicate ou qu’elle touche à des orientations stratégiques de l’établissement, a précisé Louis Jaubertie. Dans ces cas-là, il est indispensable que l’établissement lui-même affiche une position avant que le service Gallica puisse la relayer. Parfois, ce sont les usagers qui réagissent à la place des bibliothécaires, s’entraidant ou discutant de la question posée, et c’est parfait ! 
Déconnecter…

Les intervenants avouent tous être devenus un peu « addict » aux services qu’ils gèrent. Il n’est pas rare que l’équipe Gallica réponde sur twitter en soirée et Christophe Hugot témoigne du fait que ses tweets sont le produit de sa veille personnelle, ils sont donc mis en ligne quand il lit, souvent en week-end pour ce qui est de ses lectures en sciences de l’Antiquité.

Il apparaît néanmoins nécessaire de poser des limites. Chez Gallica, lorsqu’ils sont en congés, les membres de l’équipe regardent, surveillent mais s’interdisent de réagir. Il est bon que les usagers comprennent qu’il y a des humains derrière et que les vacances, ce sont les vacances! 
Coordonner la présence de la bibliothèque sur les réseaux sociaux avec les services de communication institutionnels

Louis Jaubertie explique qu’aucun agent de la communication n’est membre de l’équipe réseaux sociaux de Gallica. Il s’agit de répondre à une demande des usagers, qui s’attendent à avoir un bibliothécaire en face d’eux et non pas un communiquant. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils ne font pas appel à des techniques de communication et de marketing. 
A Sciences Po, la bibliothèque est un peu à part des activités de la communication institutionnelle. Aucune consigne n’a été donnée à l’équipe qui gère les réseaux sociaux, si ce n’est le respect de la charte graphique : la responsable communication de la bibliothèque est très libre.
En BM et BDP, explique Caroline Daviron, les portails et les sites sont souvent très normalisés, avec une charte graphique qui ne peut être modifiée. Les réseaux sociaux permettent d’avoir un peu plus de liberté. 
A la BSA, la question de la concurrence ne s’est jamais posée : le site de la bibliothèque et son blog sont nés avant le site de l’université. La communication de la BSA porte presque exclusivement sur l’Antiquité : il y a peu de risques que les informations empiètent sur celles données par la communication de l’établissement. 

Quelles réponses des professionnels ?

Comment fait-on quand on est professionnel pour mettre en place ces projets ? Pourquoi cette volonté de présence sur le web ?

Pour Cécile Touitou, il s’agit avant tout d’une volonté de promouvoir les services car toutes les enquêtes montrent une grande méconnaissance des outils, des fonds et des services par les usagers. Il n’existe pas à l’heure actuelle de positionnement sur la question de la valorisation des compétences métiers. On pourrait pourtant envisager de faire figurer des photos de collègues comme le font certaines bibliothèques à l’étranger (voir en particulier les Libguides des BU américaines), de situation de la bibliothèque pour la rendre vivante mais cela ne rencontre pas d’écho parmi les collègues.
Il s’agit aussi, selon Caroline Daviron, de dépoussiérer l’image des bibliothécaires, de personnaliser la bibliothèque, en même temps qu’on donne une visibilité aux actions organisées. Il est aussi essentiel d’apporter une valeur ajoutée (critiques de livres, rencontres d’auteurs retransmises…)
Pour Christophe Hugot, il est essentiel de diffuser l’information. Dans les universités, la masse d’information est pléthorique et il est difficile pour les universitaires de rendre leurs travaux visibles au-delà des murs de leur université. Or la demande du public est forte et les réseaux sociaux sont là pour que le grand public ait accès à ces contenus. Et de citer l’exemple d’un billet sur les cadrans solaires dans l’Antiquité, qui exposait le travail réalisé par un  docteur venant d’achever sa thèse en archéologie. Il apportait une vraie valeur ajoutée et a obtenu de très bons retours des lecteurs. 
Un exercice d’équilibriste

Louis Jaubertie est revenu sur la classification de Silvère Mercier, qui évoque une identité thématique, de service, de personne, d’institution. Gallica est un petit peu tout ça suivant les différents moments de la journée.
Louis Jaubertie a aussi évoqué la difficulté de trouver au quotidien des idées de contenus renouvelés avant d’aborder un point crucial, la question de la validation par la hiérarchie. La présence sur Twitter ne tolère pas la validation a priori des contenus, on doit se plier au rythme du web pour pouvoir y exister. De ce fait, il est primordial de définir une ligne éditoriale en amont, ainsi qu’un circuit de validation a posteriori, ce qui implique une forte responsabilisation des agents.
Et en territoriale ?

Pour Caroline Daviron, les effets de la RGPP se font sentir sur les services. Alors que la valorisation des ressources numériques fait partie prenante du travail des bibliothécaires, seules deux personnes gèrent le facebook pour les bibliothèques du réseau de Perpignan. Il faudrait une équipe plus conséquente afin de personnaliser réellement le compte. Cela part souvent d’une volonté individuelle, puis il faut convaincre les collègues pour avoir une équipe plus nombreuse, pour donner un ton un peu plus impertinent, humoristique. A Perpignan, une seule personne est en charge de la plupart des questions multimédias, donc il est difficile de lui rajouter la question des réseaux sociaux. 
Louis Jaubertie a ajouté qu’il est nécessaire que ce soit une activité collective pour répartir la charge de travail et pour donner plus d’idées, plus de créativité, ainsi qu’un meilleur ton. 
Institutionnaliser ces nouvelles compétences

 Christophe Hugot a un profil d’ingénieur d’études, chargé de ressources documentaires. Sa mission principale est de développer, d’organiser et de mettre en œuvre les opérations liées à l’acquisition, au  traitement et à l’exploitation de l’information scientifique et  technique. Cependant, cette mission « classique » évolue vers plus de médiation scientifique qui tend à évoluer vers la communication. Il mentionne désormais le blog et twitter dans les rapports d’activité de la BSA. 
A la BnF, inscrire ces activités sur les fiches de poste ne coulait pas de source à l’origine mais ces compétences y figurent désormais pour l’ensemble de l’équipe. A noter que, pour l’heure, seules des catégories A twittent, alors que rien n’empêche que ça change…
Caroline Daviron a expliqué qu’en territoriale, chacun affine sa fiche de poste selon le cadre d’emploi. Ces tâches ne figurent pas encore dans la plupart des fiches de poste alors qu’elles sont devenues incontournables. 
Et la résistance au changement ?

Sciences Po a une image dynamique mais, au sein du personnel de la bibliothèque, beaucoup sont là depuis longtemps et ont des pratiques anciennes, d’où une certaine difficulté à faire évoluer la conception de la bibliothèque. C’est un vaste chantier qui est en cours ! Pour beaucoup, les réseaux sociaux sont effectivement une nouveauté. La responsable de la communication a initié le projet, quelques collègues ont suivi et le directeur est favorable mais il peut subsister certaines tensions face à ce changement, d’où l’importance de présenter des expériences multiples et de faire de la pédagogie par l’exemple. 
Caroline Daviron n’a pas nié qu’il y avait une énorme résistance face à ces questions, qui n’est pas forcément générationnelle, mais elle repose souvent sur une poignée de personnes. Mettre en place de nouveaux services nécessite de fait beaucoup de volonté et de diplomatie. Un intervenant extérieur (un consultant ?! brrr !) peut être utile pour impulser un changement. 
A la BnF, chaque nouveau membre est préalablement formé puis ses droits sur les comptes sont ouverts. Il peut être intéressant, a ajouté Louis Jaubertie, de faire bénéficier les agents de formations extérieures. BiblioQuest, organisé par l’INET de Nancy, est une excellente formation sur ces questions, destinée aux agents de la FPT.
Le principal défi est de sensibiliser la hiérarchie en évoquant la place des réseaux sociaux dans la stratégie globale de l’établissement.
La résistance au changement ne concerne pas que les réseaux sociaux, a ajouté l’un des intervenants. Elle apparaît à la mise en place de tout nouveau service ou nouvelle tâche. C’est du management : si quelques personnes sont motivées pour démarrer un projet, il y aura un effet d’entraînement.
Christophe Hugot a évoqué la grande difficulté qu’on a aussi à « hameçonner » les chercheurs, pour leur faire comprendre l’importance de présenter leurs ouvrages et leur recherche sur le blog tandis que ses collègues du SCD se prêtent plus facilement au jeu
Quid de la pérennité de ces services qui reposent souvent sur une poignée de personnes ?

Louis Jaubertie a rappelé que ces services doivent reposer sur une équipe. Les laisser à la charge d’un seul agent est périlleux pour que le service s’inscrive sur la durée. Pourtant, ont regretté Caroline Daviron et Christophe Hugot, plus la structure est petite, plus il est difficile d’avoir un relai.
Le cas de la BSA est particulier, c’est une bibliothèque associée. Christophe Hugot plaide pour qu’elle soit intégrée au SCD, justement pour que les services mis en place se pérennisent et pour qu’ils puissent avoir des suppléants.
Il relève également que la nature de l’information donnée varie selon les agents. Lui est antiquisant, s’il est remplacé par un bibliothécaire non spécialisé sur l’Antiquité, l’information publiée ne sera plus du même ordre.

Pour conclure…

J’avoue qu’à la lumière de ce qui s’est dit et forte de l’expérience que j’ai pu avoir à Paris 4 en matière de coordination de blog et réseaux sociaux, j’aurais tendance à dire : expérimentez, testez, prenez le web comme un bac à sable.  Il en ressortira des projets pertinents. Et, surtout, faites confiance à vos agents en leur laissant les clés des comptes sur les réseaux, vous aurez de belles surprises.

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Hashtag : #bibsurleweb
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« IFLA Lyon 2014, mode d’emploi »

Le palais des congrès de Lyon. Par Flexikon (Own work). CC-BY-SA-3.0, via Wikimedia Commons
Cette journée d’étude a eu lieu le 9 novembre à Me-diadix, voici quelques notes prises par ma collègue  Laurence Jonard et moi.

L’IFLA, la voix des bibliothèques dans le monde : stratégie, engagements, activités majeures, par Pascal Sanz, président du Comité français international bibliothèques et documentation (CFIBD)

Le CFIBD, le comité français international bibliothèques et documentation, est une association de loi 1901 dont le but est de coordonner les actions internationales des bibliothèques à l’étranger. Son rôle est aussi d’aider les professionnels à participer à des congrès internationaux comme celui de l’IFLA.
L’IFLA, International federation of libraries associations, fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques en français, est une institution des associations de bibliothécaires, avant d’être celle des établissements. L’IFLA est la voix mondiale des bibliothèques et des professions de l’information. C’est la principale organisation représentant les intérêts des bibliothèques et des services d’information et de leurs usagers. Elle est le porte-parole des institutions au niveau mondial, son action se traduit par un lobbying continuel. C’est un organisme qui existe depuis 1927, avec 1600 membres répartis dans 150 pays. Parmi ces membres, qui peuvent paraître peu nombreux de prime abord, beaucoup sont en réalité des associations regroupant de nombreux professionnels.
L’IFLA s’intéresse à tous les types de bibliothèques et services d’information. Elle se caractérise par la grande diversité de ses terrains d’actions et de ses centres d’intérêt.
Organisation : une assemblée générale, un conseil d’administration élu pour deux ans, un comité exécutif (extraction du CA), un comité professionnel pour les contenus professionnels (qui s’occupe notamment des congrès, des contenus, etc.).
L’IFLA est composée de très nombreux  groupes, des comités permanents, mais également des groupes d’intérêt particuliers et des programmes stratégiques. On peut citer notamment le comité sur le droit d’auteur et les questions juridiques, le comité sur la liberté d’accès à l’information, le comité sur les normes (l’IFLA a une délégation de l’iso pour les normes).
L’IFLA a un plan stratégique pour 2010-2015, avec des initiatives clés : donner aux utilisateurs des bibliothèques un accès équitable à l’information ; faire entendre la voix des professionnels ; assurer un plaidoyer en faveur de la profession ; programme de reconstruction du patrimoine ; assurer le multilinguisme de l’organisation (sept langues officielles).
Le président est élu pour deux ans et il porte une thématique, qui sera un axe d’action durant son mandat. Les présidents ont la particularité d’être élus deux ans en avance. C’est un fonctionnement  très intéressant car le président élu et le président en exercice travaillent ensemble, le premier se forme au contact du second. La coopération et le travail en commun en sont renforcés. Le « thème présidentiel » existe depuis dix ans. Actuellement, il s’agit de : « Des bibliothèques fortes pour des sociétés fortes ».
L’IFLA travaille en réseau avec d’autres associations mais aussi avec d’autres professions, éditeurs, musées, etc. On peut en outre souligner son action aux côtés du Bouclier bleu.
L’IFLA produit un certain nombre de manifestes.  L’organisation s’est par exemple fait le porte-parole principal du traité des exceptions et limitations au droit d’auteur pour les bibliothèques et les archives.
Trend report, en français rapport de tendances, est une plate-forme créée sous l’impact des nouvelles technologies. Le dispositif est interactif et il est constitué de questionnements qui interpellent le grand public et les professionnels. 
Cinq tendances :
– Les nouvelles technologies vont en même temps étendre et restreindre l’accès à l’information en fonction des publics concernés.
– Les cours en ligne vont aussi bien démocratiser que bouleverser l’enseignement au niveau mondial.
– Les frontières autour de la vie privée et la protection des données personnelles doivent être redéfinies.
– Dans ces sociétés hyper-connectées, de nouvelles voix et de nouveaux groupes vont émerger pour s’emparer de problèmes sociaux ou politiques à travers des actions collectives et de nouveaux médias.
– Les nouvelles technologies vont transformer l’économie mondiale : de nouveaux modèles économiques vont s’imposer à travers structures innovantes (e-commerce, mobilité, etc.).[1]

L’IFLA et ses congrès : un centre de ressources pour les professionnels des bibliothèques, une chance pour la lecture publique, par Philippe Colomb (Bibliothèque publique d’information)

Les congrès de l’IFLA constituent un centre de ressources pour les professionnels des bibliothèques. Ils permettent de rencontrer des professionnels avec qui on partage un certain nombre de valeurs et d’échanger avec des collègues du monde entier. 
Les congrès sont annuels et ils abordent des sujets aussi divers que les normes, les missions et les publics, la compréhension de la société de l’information, la cohésion d’une communauté des bibliothécaires. 
Le congrès est l’occasion d’avoir une mise en perspective mondiale, il permet de construire une communauté internationale de bibliothécaires.
La question des normes fait partie des activités fondamentales, notamment en ce qui concerne les normes de catalogage, l’évaluation et les statistiques. Ce n’est pas un comité Théodule ! Il est également question de l’accessibilité. Ce groupe de travail a un rôle très important.
L’IFLA  a pour mission de conceptualiser le rôle des bibliothèques dans la société. Dans ce cadre, le comité FAIFE, auquel Philippe Colomb appartient, défend la liberté d’expression et l’accès à l’information. Il est à l’origine du manifeste internet en bibliothèques et sert d’appui aux bibliothèques dans beaucoup de pays où une censure est exercée. Le comité a aussi développé un code d’éthique, son cadre sert de base et de langage partagé pour les professionnels. 
Les comités et les groupes de l’IFLA travaillent en outre sur la question des publics spécifiques : publics en situation de handicap, enfants, multiculturalisme, LGBTQ. Philippe Colomb est revenu notamment sur un aspect qu’il juge important, particulièrement pour les Français, à savoir la question du multiculturalisme. Il est nécessaire d’aborder la présence du multilinguisme et du multiculturalisme en bibliothèques.
Il est nécessaire de souligner que l’IFLA est sous-tendue par une volonté forte de comprendre la société de l’information et de dépasser le cadre strict du métier. Beaucoup d’autres gens traitent ce sujet dans un but mercantile,  sans pour autant qu’il soit négatif. A titre d’exemple, on peut citer l’affaire Google. Lors d’un congrès, l’IFLA avait invité un des responsables l’entreprise à s’exprimer. L’IFLA a aussi reçu en congrès des membres des partis pirates. Il s’agit d’être dans un débat public serein.
Le congrès 2013 s’est déroulé à Singapour, qui n’est pas vraiment un modèle en matière de liberté d’expression. L’IFLA a invité un des blogueurs les plus connus de Singapour sur la question de la censure pour qu’il puisse s’exprimer. Il règne là-bas un flou total sur les contenus de l’interdit et il est difficile de savoir si ce qu’on va écrire sera condamnable ou pas. Les condamnations prononcées sont peu nombreuses mais très fortes. Il en découle une autocensure des gens qui n’écrivent plus. 
L’IFLA mène une action de lobbying en participant aux négociations de l’OMPI. L’organisation est présente sur la question de la liberté d’expression. Il s’agit de porter la voix des bibliothécaires à la mesure de ses moyens dans le plus d’organismes possibles. 
Philippe Colomb a souligné que son implication dans l’IFLA lui a permis de partager avec d’autres collègues les raisons pour lesquelles on fait un métier, quels sont ses objectifs et ses valeurs. C’est une activité qui sort des contingences professionnelles. Il s’agit de se dire qu’on participe à un mouvement global en faisant ses choix quotidiens.

Le Congrès IFLA en France en août 2014, de l’idée à la réalité : le rôle des différents acteurs, par Pascal Sanz

Pascal Sanz a expliqué les démarches engagées lors de la candidature de la ville de Lyon pour le congrès 2014. Il a également précisé les grandes lignes de l’organisation de l’événement  qui dure une semaine.[2]
La France n’avait pas accueilli le congrès de l’IFLA depuis 1989. A cette époque, huit ans après l’élection de la gauche, l’accès à la culture s’était démocratisé et la période était très porteuse pour recevoir des collègues du monde entier. Vingt-cinq ans plus tard, il a semblé nécessaire de témoigner de l’évolution des bibliothèques en France mais aussi d’inciter les collègues français à pouvoir assister à un congrès à moindres frais.
L’Île-de-France représentant un tiers du potentiel documentaire du pays, Paris aurait donc été un choix attractif mais il n’était pas bon pour la candidature de la France de proposer la même ville. Lyon s’est imposé pour son attractivité.

Participer à l’IFLA : pourquoi pas vous ?

Table ronde animée par Christophe Pavlidès, avec Céline Huault, boursière du CFIBD à l’IFLA 2012 et Julien Sempéré (SCD Paris Descartes), boursier du CFIBD à l’IFLA 2013

Le Cfibd offre des bourses pour le WLIC (World Library and Information Congress).
Céline Huault a expliqué qu’elle avait découvert l’IFLA par le manifeste. Elle s’est ensuite inscrite aux listes de diffusion (une par section), dont certaines ne demandent pas d’être membre[3], ce qui lui a permis de se familiariser avec les travaux de l’association.
Elle a ensuite proposé une communication pour le congrès d’Helsinki. Des appels à communication réguliers sont effectués pour chaque congrès. Elle a également réalisé des posters dans le cadre d’appels à posters. Enfin, elle a participé à un des projets lancés par l’IFLA autour des bibliothèques de rue.
Alors qu’elle travaillait au Togo à l’époque, elle a demandé une bourse auprès du CFIBD, qu’elle a obtenue. Le congrès est l’occasion de faire des rencontres avec des professionnels de tous horizons. Elle a aussi rappelé l’importance des visites des bibliothèques de la ville du congrès pour découvrir des pratiques professionnelles et échanger autour de celle-ci.
Elle est désormais élue dans un des comités permanents et est devenue traductrice des travaux de l’IFLA, dont elle souligne la richesse du site.
Julien Sempéré a expliqué avoir toujours beaucoup de curiosité pour l’international depuis qu’il est étudiant. C’est lors d’un stage à l’étranger qu’il a rencontré une collègue qui lui a parlé de l’IFLA, afin de ne pas perdre le contact avec l’étranger. 
Se passionnant pour la question du knowledge management[4], il est devenu membre du comité permanent sur le sujet. Pour devenir membre, il faut être parrainé. Le comité est composé de personnes d’horizons variés, qui ne sont pas toutes bibliothécaires. Comme le congrès a lieu l’an prochain, il est responsable d’un satellite meeting, une journée d’étude, sur le thème du knowledge management.
Julien Sempéré considère que son expérience à l’IFLA apporte des méthodes de travail auxquelles on n’est pas habitué. Il pense acquérir de nouvelles façons de travailler. Il précise toutefois qu’il faut être prêt à s’impliquer en dehors des heures de travail, à y consacrer un certain nombre de soirées et de week-ends.
Céline Huault explique qu’on peut avoir le statut d’observateur dans les standing committees. Un tour de table a lieu lors de chaque réunion. A partir du moment où on manifeste un intérêt et où on a envie de s’impliquer, il est possible d’y prendre part.
Il y a de la place pour les nouveaux arrivants et les membres de l’IFLA ont le souci d’intégrer les nouveaux professionnels. Intérêt et réceptivité, dynamisme sont les qualités recherchées au sein de groupes où tout le monde a son mot à dire à égalité.
Julien Sempéré évoque la question de la transmission de culture : il faut qu’il y ait des piliers qui soient là depuis longtemps pour transmettre les connaissances à ceux qui intègrent l’IFLA.
Il précise que dans les standing committee, les membres ne se voient qu’une fois par an lors d’une sorte de CA. Le reste du temps, le travail est réalisé à distance en anglais.
Lors du congrès, il est intéressant d’aller aux sessions ouvertes qui croisent les questions abordées par les comités. Ces sessions sont ensuite traduites. 
Christophe Pavlides, est-ce que l’IFLA est connecté au quotidien professionnel ?
Céline Huault explique que les projets qu’elle a conduits avec l’IFLA lui ont donné envie de rediffuser l’information. Assister à un congrès, c’est aussi retransmettre aux collègues. En tant que boursier, précise-t-elle, un compte-rendu est de surcroît demandé. Elle ajoute que le congrès est très dense et qu’il permet de prendre des contacts et les utiliser par la suite.
Julien Sempéré explique pour sa part qu’il ne prend pas le temps d’aller en formation durant l’année universitaire, alors qu’il y envoie des gens de son équipe.
Le comité IFLA l’oblige à s’auto-former, cela crée une dynamique et l’oblige à un rythme de travail. Cette action crée une formation en retour, lui permettant de se perfectionner sur des sujets qui l’intéressent pour son travail. Il échange ensuite avec les collègues intéressés. Pour lui, c’est une ouverture d’esprit qui lui servira sans doute un jour même si ce n’est pas immédiat.
Il est enfin extrêmement intéressé par la réflexion à l’IFLA sur la carrière, sur les possibilités de reconversion et d’ouverture par rapport à la carrière. Alors que ces sujets ne sont jamais abordés dans le cadre de la fonction publique dans l’Hexagone, ils préoccupent les collègues étrangers.
A l’issue de la table ronde, Pascal Sanz, président du CFIBD, a donné des informations sur l’inscription au congrès et sur les possibilités d’obtenir des bourses. Pour être congressiste, il faut évidemment s’inscrire. Le tarif est 475€ avant le 15 mai, il augmente ensuite.
Un appel à candidature pour les bourses du CFIBD est lancé chaque année, en décembre/janvier. Il faut renvoyer une lettre de motivation ainsi qu’un dossier. Il faut essayer de montrer qu’on n’a pas seulement envie de découvrir ce qu’est l’IFLA mais surtout qu’on y participe activement, par exemple en étant élu, en ayant présenté une communication. Il faut montrer qu’on est prêt à faire un travail, qu’on a un vrai intérêt. Pour les nouveaux, l’aspect découverte est tout de même pris en compte mais ce n’est pas le seul critère.
Pour les collègues français, le CFIBD  attend que l’établissement paie l’inscription à son agent. Le reste des frais, voyage, hébergement, est couvert par le CFIBD par une somme forfaitaire. Pour les collègues étrangers des pays émergents, tout est pris en charge. 
Le CFIBD assure une sorte de tutorat pour ses boursiers. Il leur fournit une sorte de mode d’emploi pour un congrès de cette ampleur (250 réunions, 400 communications scientifiques).
Les boursiers doivent faire un rapport et participer à deux traductions. Ils doivent aussi écrire dans le petit journal quotidien, IFLA express. Ensuite, il leur revient d’organiser la diffusion de ce qu’ils auront appris, notamment en produisant un article dans une revue professionnelle.
Le CFIBD attribue aussi des bourses pour Liber et pour Eblida. 
Pascal Sanz a redit que l’IFLA recherchait l’amalgame, c’est-à-dire le mélange des anciens et des jeunes collègues pour la transmission des savoirs et des pratiques. 

Accueillir les bibliothécaires du monde entier : l’organisation du congrès 2014 et l’enjeu des volontaires, par Elisabeth Lemau, coordinatrice nationale du volontariat IFLA Lyon 2014

L’organisation du volontariat pour le congrès est un enjeu très important. L’objectif est de participer à un projet national. Il s’agit de mieux connaître les associations et les bibliothèques de tous types.
Pour les volontaires, dont l’équipe sera internationale, donner de son temps peut déboucher sur un engagement professionnel.
Les tâches du volontaire consistent notamment à remplir les sacs des congressistes, mais aussi à accueillir et orienter ces derniers. Il s’agit aussi d’assister les officiels, les présidents de l’IFLA notamment, de traduire des articles pour la newsletter IFLA express, de guider les conférenciers et les interprètes, enfin d’accompagner les visites de bibliothèques. 
Les contreparties pour les volontaires sont importantes. Ils bénéficient de l’inscription gratuite au congrès en échange de six demi-journées de travail. Ils sont invités à la soirée et l’hébergement d’une nuit sur les cinq ou six est pris en charge. Les déjeuners sur le temps de leur service sont également offerts. Enfin, ils se voient remettre un certificat de volontaire IFLA. 
Les qualités requises sont assez classiques, accueil et organisation, goût pour le travail en équipe,  connaissance d’une ou plusieurs langues étrangères (anglais mais aussi autres langues de l’IFLA), capacité d’adaptation à différents postes et activités, ouverture vers d’autre cultures. La connaissance éventuelle du fonctionnement de l’IFLA est appréciée. 
La procédure est détaillée sur le document d’appel au volontariat. A la suite des candidatures, des tests de langue par téléphone auront lieu à partir du mois de décembre.
Pour proposer leurs candidatures, les éventuels volontaires sont invités à adresser leurs CV à l’adresse suivante : volontaire.wlicifla2014@gmail.com.


[1] Pour aller plus loin, voir le billet du blog Prospectibles.
[2] La vidéo promotionnelle du congrès a été projetée : http://vimeo.com/49155275
[3] Il faut noter que toute personne membre d’une association professionnelle affiliée à l’IFLA, l’ABF par exemple, est considérée comme membre de l’IFLA. Elle doit faire la demande de codes auprès de son association professionnelle.
[4] Méthodes et outils logiciels permettant d’identifier, de capitaliser les connaissances de l’institution afin notamment de les organiser et de les diffuser.

BM-BU, compagnons de route

Quelques notes, vraiment mal rédigées (je révise !), de la journée organisée conjointement par les groupes Ile-de-France et Paris de l’ABF jeudi 25 avril à l’UPMC.



Introduction de la journée – Le profond bouleversement du monde des bibliothèques universitaires
Christophe Péralès, Président de l’ADBU, Directeur du SCD UVSQ

Christophe Péralès a rappelé les grands enjeux de l’enseignement supérieur et la recherche aujourd’hui. Le premier d’entre eux est le rapprochement même entre l’enseignement et la recherche. Deux autres axes sont importants : favoriser la réussite des étudiants par la formation et favoriser l’innovation dans le cadre de la recherche.

Il a ensuite fait le point sur les réformes des dix dernières années : la loi LRU a été votée en 2007. Elle ne consiste pas vraiment en une autonomie : le grand changement consiste dans le fait que les universités deviennent des opérateurs de l’État et vont avoir à gérer leur masse salariale. Mais ce n’est pas une décentralisation. Il s’agit d’une modification des dispositifs de gouvernance par le renforcement des services centraux.
La LRU s’inscrit dans le cadre de la LOLF (2001), qui a profondément réformé la manière dont on votait les budgets. Auparavant, les budgets étaient souvent reconduits d’année en année et on introduisait parfois de nouveaux éléments. La LOLF consiste en une façon de voter des budgets beaucoup plus politique : on essaie de sérier des actions pour obtenir des budgets. La gestion repose désormais uniquement sur des objectifs : pour Christophe Péralès, on y perd. Les actions sont trop atomisées, il manque une vision d’ensemble.

Dans ce contexte, les PRES ont été créés : il s’agissait de favoriser des rapprochements pour la recherche. Le modèle choisi, dont Christophe Péralès dit « big is beautiful », ressemble au modèle américain de très grosses universités. Il s’oppose au modèle anglais de petites universités, qui réussissent pourtant très bien.

Actuellement, les universités se trouvent dans ce qu’on pourrait appeler l’acte de 2 de la loi LRU. La loi essaie de simplifier le millefeuille administratif, le but est d’arriver à une dizaine de grands pôles d’enseignement supérieur sur le territoire.

Les impacts de ces réformes sur les BU ont été plus modérés que les craintes de départ : la place dévolue aux directeurs de BU qui désormais ne siègent plus dans les trois conseils a pu faire craindre une perte de pouvoir. Elle ne s’est pas totalement vérifiée.

Une autre modification d’importance a consisté dans le fait que les budgets ne sont plus fléchés. Dans les SCD a surgi une grande inquiétude de « se faire plumer » car les universités avaient souvent l’impression qu’ils étaient surdotés, même si cela tient du mythe. Il n’y a pas eu d’impact négatif de la LRU en tant que telle sur les budgets des services. Depuis 2011-2012, par contre, beaucoup de structures pâtissent d’une baisse générale des budgets : elle a un impact réel sur les monographies.

L’ADBU s’était prononcée en faveur de la LRU. L’association espérait qu’avec ce décloisonnement, le SCD ne fonctionnerait plus à part de l’université, que la fonction documentaire serait plus intégrée dans les politiques de recherche. Pourtant, le développement est loin d’être aussi rapide qu’on pouvait l’espérer. Il reste encore beaucoup à faire pour convaincre que la documentation est essentielle : il existe trop souvent des coupes pour les SCD, qui sont encore vus comme des fonctions support. Dans ce contexte, les directeurs de BU sont amenés à reprendre sans cesse leur bâton de pèlerin pour convaincre que la documentation est essentielle.

Le rapprochement entre l’enseignement supérieur et la recherche a consisté dans le fait de faire travailler ensemble deux directions générales. Sa traduction concrète a été la création de la MISTRD, dont l’axe de travail principal est la mise en place de BSN. BSN n’est pas un portail mais une grande infrastructure de recherche qui va dérouler des services pour les chercheurs.
On compte actuellement 9 segments pour ce projet et il y a de l’argent pour les deux premiers.
Le segment 1 de BSN concerne les acquisitions. Il s’articule notamment avec le projet Istex pour les licences nationales. Il faut noter que les ressources acquises en licences nationales seront accessibles pour certaines d’entre elles par la BnF mais également par les BM.
L’objectif de BSN est de favoriser le lien essentiel entre l’enseignement et la recherche par la constitution de groupes de travail.

Le consortium Couperin, qui est à la manœuvre avec l’ABES pour l’acquisition en licences nationales, a récemment modifié ses statuts. Couperin intègre désormais l’ensemble des organismes de recherche ainsi que la BnF.
L’ADBU, de son côté, a aussi procédé à une refonte de ses statuts. Elle a fusionné avec l’AURA (l’association des utilisateurs du réseau de l’ABES) et elle a élargi l’assiette des adhérents en s’ouvrant au monde de la recherche.

Last but not least, le numérique est aussi un des défis des BU. Il s’agit de simplifier l’accès à l’objet numérique. On constate ces dernières années de fortes avancées sur la question de l’appropriation du numérique par les étudiants et par leurs BU. Pour Christophe Péralès, le numérique, ça doit être simple !

Christophe Péralès a ensuite listé d’autres axes de travail pour les SCD dans les années à venir : il faut par exemple articuler les services présentiels et l’imprimé avec le numérique. Cela passe aussi par le lancement de nouveaux services : on parle beaucoup des réseaux sociaux, c’est un mouvement déjà bien entamé.

Il est revenu sur le modèle learning centre : pour lui, on a essayé de plaquer un modèle anglo-saxon sur un modèle français qui ne s’y prête pas trop. Le modèle anglais repose sur un modèle pédagogique, à savoir que des lectures préalables sont prescrites avant chaque cours cours. C’est tout l’inverse de la France où on fait un digest du manuel et où on distribue des polycopiés (ce qui coûte cher et on n’achète pas de documentation !). Dans le modèle anglo-saxon, le cours est là pour permettre la confrontation des points de vue, pour approfondir certains points ; le cours est un échange, qui débouche sur un travail à rendre pour l’étudiant. De surcroît, dans le modèle anglo-saxon, on constate une intégration très importante de la pédagogie de la recherche documentaire dans les enseignements.
Le learning centre s’inscrit dans ce modèle pédagogique : il vient dans l’espace d’interstice. C’est un lieu nécessaire aux apprentissages et aux échanges. Le parallèle peut être fait pour les chercheurs avec le fait de se rendre à l’autre bout du monde pour assister à des colloques, alors même qu’ils les trouveront en ligne très vite : l’important, dans les colloques, c’est précisément l’espace interstitiel des pauses où les chercheurs peuvent échanger de manière informelle.
Le learning centre correspond aussi à une conception de l’apprentissage par les pairs, au social learning. Dans cette journée d’études, nous dit Christophe Péralès, vous allez autant apprendre dans les pauses qu’avec les intervenants. Le learning centre est un lieu qui favorise les rencontres et le travail tutoré, développé Outre Manche. C’est un modèle qui fait du bruit : il s’agit d’abandonner l’organisation traditionnelle de la bibliothèque où on gère plus souvent des espaces de silence que l’inverse.
En France, on s’est précipité sur le modèle architectural sans penser à une véritable refonte de notre modèle pédagogique. Et de conclure qu’on a peut-être mis la charrue avant les bœufs.

Les BU se préoccupent de la question du numérique au sein de la société mais elles se penchent aussi sur l’importance du web sémantique.

En BU, des points de contacts avec les BM existent en SHS, par les publics. L’ADBU essaie d’observer les bonnes pratiques, sans avoir de point de vue. Les établissements de recherche signent désormais des contrats tous les cinq ans : ils peuvent favoriser des politiques de sites quinquennales permettant d’impulser des politiques BM-BU.

La LRU donne aussi la possibilité de créer des fondations en levant des fonds par philanthropie. En France, cela ne fonctionne pas, car il n’y a pas de tradition dans ce domaine.

Une question a été posée concernant la fréquentation des BM par les étudiants en Ile-de-France : il y a dans la région un véritable problème de place au détriment du public familial. Personne n’a apporté de réponse à cette question certes locale mais cruciale.

Une dernière question portait sur les rapprochement du privé et de la recherche : dans les universités, on favorise les rapprochements des industries et des entreprises avec la recherche. Cette coopération fonctionne en fonction des bassins où sont situées les universités. Ça marche à l’UVSQ dont le département est richement doté en entreprises, ce sera plus beaucoup difficile à Paris 3 par exemple. C’est un mouvement de fond qui est en cours, plutôt bénéfique, mais qui accentue les disparités entre établissements. Les entreprises cherchent à externaliser la recherche développement qui leur coûte cher, donc elles signent des partenariats avec les universités.

Dans le cadre des rapprochements public/privé, la mise en place des PPP a été évoquée : les exemples irlandais datent d’une dizaine d’années et les institutions publiques s’en mordent les doigts. L’entreprise veut gagner le plus d’argent possible et l’organisme public veut minimiser ses coûts : il est très difficile dans un pareil partenariat de s’entendre.


La BUPMC, un exemple pour observer le fonctionnement des Services Communs de la Documentation : missions, organisation, ressources humaines, travail des personnels en réseau et à distance
Cécile Swiatek, BUPMC

La BUPMC est l’héritière de la faculté des sciences. Elle fait partie d’un PRES avec plusieurs partenaires, notamment Paris 2 et Paris 4, où se pose la question de la cohérence de la documentation.
Les bibliothèques n’ont pas été prises en compte au départ à Jussieu, elles sont donc éclatées sur le campus, notamment en raison des problèmes de charge au sol que leur installation provoque. Les étudiants sont amenés à utiliser plusieurs bibliothèques du réseau : un étudiant de L utilisera par exemple la bibliothèque de 1er cycle de sa discipline, une ou plusieurs bibliothèques de recherche lorsqu’il a besoin de documentation spécifique et parfois une autre bibliothèque de 1er cycle si ses cours sont transdisciplinaires.

Le personnel de la BUPMC travaille exclusivement en réseau, en étant constamment connecté. Il dispose aussi d’une hotline. Pour la qualité du travail à distance, rien n’est conservé sur les postes en local. Il est possible de se connecter aux documents communs de partout.

En matière de fournisseurs, la BUPMC se préoccupe des questions de documentation pour le SCD mais aussi pour les bibliothèques de composante. Les achats ne transitent pas par la BUPMC mais les marchés sont communs. Il s’agit d’insuffler une culture commune.

Les bibliothèques ont entre 16 et 17.000 lecteurs. Pour ce qui est de la consultation, on peut aller partout sauf sur deux sites spécifiques (dont une bibliothèque d’hôpital).
Pour le reste, les accès sont autorisés ou pas en fonction des contrats : le wifi est accessible pour les étudiants de l’université et des autres établissements d’enseignement supérieur, mais pas pour les autres. La documentation électronique est elle aussi soumise à des restrictions d’accès en fonction des contrats avec les éditeurs.


Ouvrir plus ! Avec quel niveau de service ? Horaires d’ouverture, niveaux de service, organisation du travail d’équipe en BU
Magali Le Coënt – BUPMC, Vie des Sections

La réflexion sur les horaires a débuté à la suite de la pression des étudiants de médecine pour travailler à la BU. Ils ont besoin de pouvoir consulter des documents et des manuels très bien adaptés à leurs unités d’enseignement.
Par ailleurs, il existait aussi une pression des étudiants sans ressources mais avec de gros emplois du temps. Ceux-là travaillent pour financer leurs études et veulent pouvoir venir le soir et le week-end.
Tout cela s’est inscrit dans le contexte de la loi Pécresse et du label Noctambu.

L’élargissement en chiffres : Pitié jusqu’à 23h, Saint-Antoine jusqu’à 22h dès 1998. Ouverture le samedi, Pitié de 10h à 20h et nocturnes pour les partiels depuis 2008. Installation d’automates pour pouvoir augmenter l’offre de service. Aujourd’hui, 2 bibliothèques sont ouvertes le samedi de 10h à 20h et 4 bibliothèques sont ouvertes le soir.

Organisation des horaires : horaires réduits dès la fin des enseignements/partiels pour les bibliothèques de 1er cycle. Les bibliothèques de recherche, elles, restent ouvertes.
Il faut aussi prendre en compte les publics : ouvrir une bibliothèque de recherche jusqu’à 22h alors que les enseignants-chercheurs peuvent consulter la documentation électronique depuis leur lit n’est pas d’une grande utilité !
Les horaires doivent s’adapter aux missions des bibliothèques mais aussi à la taille des équipes et des structures.
Le CADIST, pour sa part, reste ouvert toute l’année de par sa mission nationale, de même que la bibliothèque Charcot et la MIR.

Fonctionnement : en journée, les équipes se composent de bibliothécaires et de moniteurs. Tous les services sont assurés (renseignements, PEB, formation des usagers, services personnalisés : réception des doctorants pour les aider à mettre les mots-clés, etc.). En soirée, les moniteurs sont seuls et les services réduits (utilisation des automates, renseignements, cahier de liaison). Le samedi, bibliothécaires et moniteurs sont présents (tous les services sont assurés).

Chaque année, sont recrutés des moniteurs doctorants qui viennent en appui pour les formations : ils rédigent des modes d’emploi pour les BDD et des préparations de TD. Environ 60h/an.

Les étudiants font seulement du renseignement et de la surveillance : le personnel ne voulait pas que les moniteurs soient soumis à la pression de leurs pairs. Tout passe par les automates et s’il y a un blocage, les étudiants reviennent. Les moniteurs n’ont pas d’accès au SIGB pour éviter la pression des autres étudiants.

Les enquêtes réalisées font émerger une forte demande pour l’ouverture en soirée et le samedi. Le dimanche émerge. Les étudiants réclament l’ouverture de nouvelles de bibliothèques le samedi.

Une fusion des bibliothèques sur Jussieu est à l’ordre du jour, elle impliquera une réorganisation. Un projet de learning centre (2018-2020 ?) est également à l’étude.

Une question a porté sur la complémentarité documentation électronique / imprimé : les étudiants se connectent très peu. L’offre qui leur est destinée, contrairement à celle proposée aux chercheurs, est assez limitée : techniques de l’ingénieur, Numilog, etc … Les enseignants-chercheurs, eux, se connectent beaucoup.


Collections, le nerf de la guerre ? Politique documentaire et documentation électronique – acquisitions, conservation, négociations, littérature grise et bibliothèque numérique.
Cécile Swiatek et Emeline Dalsorg – BUPMC, politique documentaire et bibliothèque numérique

Les enquêtes conduites dans les BU de l’UPMC reposent sur les collections et sur les usages constatés. L’ESGBU et les classements internationaux (Shangaï) et européens (lobbying de LIBER) servent de points de repères.

Les bibliothèques travaillent avec de nombreux partenaires au sein d’un maillage aussi divers qu’important. Les sections de la BUPMC sont au nombre de quinze et elles collaborent avec les 40 bibliothèques associées. Les partenariats s’effectuent aussi dans le cadre de plans de conservation partagée des périodiques : l’un fonctionne déjà pour ce qui est de la médecine en Ile-de-France, l’autre, celui du RNBM est en train d’être mis en place. Il existe enfin un début de coopération documentaire avec Paris 2 et Paris 4 dans le cadre du PRES mais ces deux universités ont des collections documentaires assez éloignées de celles de Paris 6.

Le financement principal pour les BU provient de l’UPMC elle-même (dotation globale et droits universitaires). Les laboratoires versent aussi de l’argent. D’autres ressources sont issues du versement pour le handicap, du reversement national pour le CADIST, du reversement de la BnF en tant que pôle associé pour la numérisation. Le CNL, quant à lui, aide à financer un fonds spécifique recherche sur les sciences. Enfin quelques financements extérieurs dans le cadre du mécénat, des dons et legs existent mais ils sont très peu développés.

Les publications universitaires et scientifiques ne reposent pas seulement sur des achats. L’université dépose dans une archive ouverte, HAL-UPMC. 80 correspondants la promeuvent sur l’UPMC dans le cadre d’une politique très volontariste.
HAL, Hyper Article en Ligne a été créé par le CNRS et le CCSD. On ne peut pas modifier un article déposé mais on peut y déposer des versions successives.

L’accès à la documentation électronique de l’UPMC repose sur une identification. Il est limité en raison des licences imposées par les éditeurs. De nombreuses questions se posent : comment centraliser les données lecteurs ? Comment donner ou pas accès aux usagers extérieurs ? Faut-il leur donner accès ?

La visée du SCD en ce qui concerne les usagers est de les accompagner, les suivre et les former. Les collègues poursuivent un but unique, les amener à être autonome. Cela passe par le développement croisé de la formation et de l’accueil personnalisé en salle.


Un exemple de coopération : Biblim, le portail des bibliothèques du Limousin
Etienne Rouziès – Responsable du pôle Patrimoine et Limousin à la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges – intervention à distance

Le partenariat repose sur une convention tripartite : la ville de Limoges, l’université et d’autres partenaires. Le portail Biblim est sous licence ouverte : la réutilisation des documents est autorisée, même dans un cadre commercial. La seule obligation est de citer Biblim. Biblim repose sur un protocole OAI et un schéma de métadonnées sous dublin core. Le logiciel retenu est Omeka.

Le partenariat entre la BFM et le SCD est fructueux : les deux partenaires organisent ensemble le symposium Koha.

C’est la ville de Limoges qui a passé un marché pour le portail Hermès (Archimed). Il reste à régler un problème de moyens humains : il n’y a pas véritablement de porteur de projet. Etienne Rouzies est porteur du projet Biblim mais il est aussi responsable du pôle patrimoine. La BFM rêve du détachement d’un conservateur d’état.

Ce partenariat est somme toute fragile : que va-t-il devenir? La BU n’a plus de conservateur pour le fonds ancien et elle ne le catalogue plus, faute de temps/budget.


Pourquoi collaborer ? Des publics migrateurs
Agnès de Saxcé, Coordination des services aux publics, Bibliothèque nationale de France

Le public du haut de jardin est composé à 80% d’étudiants. Le week-end, la salle I, celle de La Joie par les livres, s’ouvre désormais aux familles. Le public est très varié, même si on ne le remarque pas d’emblée au milieu des 80% d’étudiants.
Les salles de lecture sont gérées par les départements de la BnF : un département représente entre 40 et 140 agents. Dans l’ensemble des salles, près de 1200 agents se relaient. Le service public doit être très coordonné pour assurer des réponses cohérentes.
Les publics sont divers : les lycéens ne sont que 11%, avec un pic de fréquentation en mai/juin. Les doctorants et chercheurs viennent occasionnellement en haut de jardin parce qu’il y a des collections qui les intéressent, mais également parce que le haut de jardin est ouvert le dimanche. Les autres publics sont divers : actifs, créateurs d’entreprise, demandeurs d’emploi, retraités, publics du champ social.

Un poste de conservateur organise les activités didactiques (formations). Il centralise les demandes des SCD qui souhaitent, en plus de leurs propres formations, former les étudiants aux collections de la BnF. Un partenariat a été conduit l’an passé avec Paris 3. Des formations pour des étudiants de L et de M ont eu lieu. Beaucoup ont découvert à cette occasion qu’ils pouvaient venir à la BnF. Ces formations étaient obligatoires, car l’assiduité reste un critère indispensable au suivi des formations…
Parallèlement, la BnF a mis en place un service spécifique pour les doctorants par des rendez-vous personnalisés. Ces ateliers sont appelés : « préparer sa thèse à la BnF ».

La coordination des services aux publics a des partenariats avec des relais sociaux et des acteurs du milieu social pour aider les gens à franchir le pas de cette bibliothèque souvent jugée comme élitiste. Par ailleurs, le service PRISME concerne les pôles des ressources et du monde de l’entreprise. Ils ont une convention avec la CCI. Des ateliers sur la recherche d’emploi sont organisés. A noter que les activités de formation fonctionnent si on est dans un cadre de partenariat, qui se révèle indispensable pour le suivi et la continuité des travaux. Enfin, le service pédagogique travaille en partenariat avec les académies de Versailles et Créteil.
Publics, faiseurs de bibliothèques ? Agnès de Saxcé répond oui. En plus des publics souhaités à qui on peut encore apporter quelque chose, il existe des publics subis qui font leur miel à la bibliothèque et la font évoluer.

A une question du public : Carole Letrouit répond que Paris 8 a formé cette année 2000 étudiants de L1 à la recherche documentaire. Leur formation est inscrite dans les cursus. Elle précise que les étudiants se déplacent moins dans d’autres bibliothèques.


Comment collaborer ? Retour critique d’expériences à publics multiples
Olivier Caudron, directeur du SCD de La Rochelle (qui parlera également pour sa « pacsée » Anne Courcoux, directrice de la Médiathèque Michel-Crépeau de La Rochelle),

A La Rochelle, la BU et la BM sont juxtaposées depuis 1998. Au départ, il n’y avait pas d’attente sur le fonctionnement chez l’une ou l’autre. Pourtant, l’idée de Michel Crépeau a été très vite de créer un lien entre les deux. La médiathèque est tournée vers le vieux port et la ville tandis que la BU est tournée vers le campus. Il s’agissait d’ancrer l’université et la BU dans la ville.

« La porte la plus célèbre de France », disait Daniel Renoult, quand il évoquait la simple porte qui sépare les deux établissements. Une rue intérieure traverse les deux bibliothèques mais cette porte qui les relie a mis longtemps à être ouverte. Deux architectes différents ont travaillé chacun pour une des bibliothèques : la rue intérieure n’a pas été traitée de la même façon par les deux…

L’université est récente, elle existe depuis 1993. La BM, quant à elle, est riche de 12 médiathèques de quartier et d’un service de bibliobus. Les deux partenaires sont unis pour la vie avec un jardin à co-gérer et une rampe commune d’accès aux parkings. Les appareils pour les publics handicapés sont mutualisés.

Les inscriptions étaient payantes mais la gratuité est désormais appliquée. Un étudiant inscrit à la BU bénéficie de la gratuité pour toutes les BM. L’inverse est possible aussi pour les plus de 15 ans venant de la BM.

Il existe des partenariats sur certains fonds, celui de littérature jeunesse par exemple a été pris en charge par la BM. Ce fonds est utilisé par les deux établissements, il sert à la BU pour les étudiants du concours de professeur des écoles.

La mutualisation des publics a eu lieu en 2012. Il s’agit maintenant de faciliter la complémentarité des collections et d’accroître leur attractivité. Des réunions régulières, tous les deux mois, ont lieu entre les deux collègues responsables de la poldoc. Une carte documentaire sur la thématique de l’orientation/insertion pro/recherche d’emploi a été réalisée. L’accès sur place à la documentation numérique est autorisé pour tous. Certains abonnements de périodiques ont été dédoublonnés. Les responsables échangent leurs pratiques en ce qui concerne les fonds de DVD, les marchés publics, etc. Ils s’interrogent sur une éventuelle interrogation unifiée des deux catalogues.

Les statistiques sont plutôt positives : la médiathèque a enregistré 15,8% d’augmentation de ses inscrits et une augmentation des emprunteurs. A la BU, plus de 100 personnes sont venues s’inscrire entre septembre 2012 et avril 2013 depuis la médiathèque.



Comment collaborer ? Retour critique d’expériences à publics multiples
Carole Letrouit, directrice du SCD Paris8

Paris 8 se situe au terminus de la ligne 13, dans un environnement de cités. L’arrivée des archives à Pierrefitte modifie l’environnement mais n’a pas encore répondu aux attentes. Il n’y a pas de lieux de sociabilité, ni de commerces aux alentours de la BU.
23.000 étudiants. SHS, droit, sciences dures. Un campus, 2 IUT. 15000 L, 6000 M, 1500 D. Ces 23.000 étudiants ne sont pas tous issus des banlieues. P8 a des enseignements dans les 7 arts. Le nombre d’étudiants étrangers est important et la population étudiante est beaucoup plus mixte qu’on ne le pense au premier abord.

La BU a été construite par Pierre Riboulet. Elle s’étend sur 15.000 m², dont 11.000 m² pour les espaces publics. 1.500 places assises, 420.000 ouvrages, dont 250.000 en libre accès.
C’est une bibliothèque avec contrôle d’accès : il a été installé à la suite de l’agression d’un agent. Ce contrôle se fait à la fois sous forme magnétique (cartes qu’on passe mais les cartes ne sont jamais invalidées, donc elles circulent beaucoup) et sous forme humaine. Le contrôle humain est fait par un vigile et un magasinier, l’un pour la sécurité et l’autre pour l’accueil.

114 ordinateurs sont en libre accès dans les salles de lecture. Les ressources électroniques sont accessibles à toute personne. Carole Letrouit défend le principe selon lequel toute personne accédant à une bibliothèque doit pouvoir accéder à l’intégralité de ses ressources. C’est un des grands principes de l’IFLA.

Depuis son ouverture la bibliothèque est accessible à toute personne majeure. Le conseil général de la Seine Saint-Denis a participé à son financement ; en contrepartie il a demandé qu’elle soit accessible à tous. Le prêt est gratuit pour tous les étudiants d’Île-de-France et pour les habitants de la Seine Saint-Denis.

Beaucoup de lycéens du département ont plus de 18 ans. Ils sont très présents en mai/juin pour le bac. A cette période, le personnel fait des rondes supplémentaires : les lycéens arrivent en groupe et sont assez bruyants. L’instauration de zones de bruit/silence est d’une efficacité relative.

Les liens avec les lycées passent aussi par des journées portes ouvertes, des accueils de groupes et des accueils de classes pour les TPE. Le SCD a tenu des réunions avec les documentalistes des lycées : plusieurs projets sont à l’ordre du jour, comme un PEB avec les CDI, …

La directrice de la BM est personnalité extérieure au conseil documentaire de la BU. La BM s’intéresse comme la BU à l’accueil des lycéens. Un projet de learning centre est à l’ordre du jour au sein de la BU, or les BM développent des services d’autoformation.
Le SCD participe à des festivals de la communauté d’agglomération, Plaine Commune. Les journées du patrimoine donnent aussi lieu à des collaborations, même s’il reste encore beaucoup à faire.

La diversité des publics de la BU a conduit à adapter la politique documentaire dès l’ouverture  : les collections vont du niveau grand public (honnête homme) à la recherche, ce qui figure dans la charte documentaire. Il existe des collections spécifiques pour le public de proximité qui s’intéresse aux disciplines enseignées à P8.  

« 30 ans de politiques d’information scientifique (1982-2012) »

 

J’étais lundi dernier à la journée « 30 ans de politiques d’information scientifique« , organisée par le réseau des URFIST. Quelques notes prises ce jour-là.

  • Introduction
Michel Roland, conservateur, co-responsable de l’URFIST de Nice-PACA-Corse et Président de l’ARU – Association du Réseau des URFIST
Dans les années 80, les professionnels qui s’occupaient du numérique dans les établissements étaient cantonnés à un domaine qu’on pourrait qualifier de « régional ». Aujourd’hui, on peut dire que c’est la documentation qui est devenue un domaine « régional » dans le numérique.
  • La naissance des URFIST
« Denis Varloot, qui fut de 1981 à 1987 directeur de la DIST puis de la DBMIST à la direction générale de l’enseignement supérieur et de la recherche, rappellera les origines des URFIST dans le contexte d’une époque où rares étaient les chercheurs formés à l’interrogation de banques de données, encore plus rares les étudiants qui y avaient accès. Il replacera cette création dans le cadre de la politique conduite par la DBMIST, installation de terminaux dans les BU, rôle des conservateurs, « ticket modérateur »…  Lydia Mérigot, qui était déjà responsable de l’équipe de formateurs du temps de la DICA, avant la DIST, complétera cet exposé en présentant le dispositif très original mis alors en place, son caractère inédit et les obstacles qu’il fallut surmonter pour créer et faire vivre ces « unités », dont la durée montre qu’elles répondaient à un besoin manifeste. »[1]
Denis Varloot, ancien Directeur de la DBMIST au Ministère de l’Education nationale, fondateur des URFIST en 1982
Au début des années 80, on éprouvait de vraies difficultés à repérer les trésors cachés : l’IST existait mais n’était pas accessible. Les thèses, par exemple, figuraient dans des répertoires avec deux ans de retard et elles n’étaient pas indexées.
La BU était considérée comme l’étranger dans la maison : les enseignants conseillaient de lire leur polycopié sans passer par la BU.
La création des URFIST s’est inscrite dans la continuité de plusieurs rapports nationaux qui avaient mis l’accent sur l’importance de la gestion et de la préservation de l’information scientifique : le rapport Minc, « L’informatisation de la société » et les plans calcul et télécom.
Les URFIST ont été créées en 1982, précédées de peu par les CADIST en 1980. Dès 1988, l’INIST sera mis en place. C’est notamment la loi Savary qui permet le rapprochement de la recherche et de l’IST.
Il s’agit de remettre l’église au cœur du village et de faire de la BU comme aux Etats-Unis le cœur de l’université. De cette volonté sont nées les structures qu’on a appelées les SCD.
Denis Varloot a donné une conférence dans les années 80, « Du puits au robinet », où il montrait que les bibliothécaires n’étaient plus des gardiens de coffres mais devenaient des fontainiers.
Pour Denis Varloot, les Urfist devaient constituer un pont qui devait permettre aux personnels des universités, conservateurs et chercheurs, de se reconnaître.
Lydia Mérigot, anciennement responsable de la Formation à la DIST puis à la DBMIST
Lors de la création des centres de formation aux banques de données, il a d’emblée été décidé de constituer des équipes de deux personnes, un conservateur et un universitaire.
A l’époque, la France était encore très centralisée et il était nécessaire de démultiplier les formations.
Un projet de convention a été rédigé fin 1981, inspiré par les centres de formation des maîtres aux applications pédagogiques à l’informatique.
Les Urfist ne devaient pas se cantonner à l’université. Elles devaient aussi se tourner vers l’extérieur (CCI, centres de documentation, etc.). Le rôle régional des URFIST a d’emblée été défini en plus du rattachement à l’université.
Rapidement, des stages de formation de formateurs ont été mis en place.
  • Mutations du champ, permanence et prégnance des enjeux
« L’IST est modifiée en profondeur par la globalisation informationnelle, scientifique et technique, économique, managériale…, dont elle est en même temps un facteur majeur d’accélération et d’orientation. Elle constitue à ce titre un enjeu – économique mais aussi culturel et géopolitique – plus prégnant que jamais.
Mutation du champ : nouveaux modèles économiques, redéfinition des produits et services ; web 2.0 et articulation forte de l’IST avec une nouvelle culture S&T (CST) ; l’IST comme infrastructure de production des indicateurs S&T, éléments structurants des activités, formes et politiques de la S&T (PST).
Permanence des enjeux : dans ce foisonnement d’activités et d’acteurs émergents, les questions fondamentales (et anciennes) de la confiance, de la lisibilité, des normes et des référentiels se font sentir de manière extrêmement forte. L’IST est au centre de cela avec le dispositif central que représente le système des revues scientifiques et de la connaissance validée par les pairs.
Prégnance des enjeux : l’IST est partie prenante de la définition des normes de scientificité et des questions considérées comme scientifiquement légitimes ou importantes – tous éléments majeurs dans les jeux de pouvoir politiques, idéologiques et économique à l’échelle mondiale. »[2]
Rémi Barré, professeur de Politique scientifique au CNAM, ancien directeur de l’OST
Le support de la communication est disponible en ligne.
Les enjeux de l’IST sont scientifiques, économiques, politiques, géopolitiques et culturels. Les domaines d’enjeux portent sur les communautés scientifiques. Le système IST avec ses acteurs et ses relations affecte l’efficacité et la pertinence de la recherche et de l’innovation.
A chaque époque, son système IST. Quelques mots clés pour ce système :
– avant les années 80 → édition : papier et sociétés savantes ; indicateurs : financements institutionnels.
– entre 1980 et 2000 → édition : bases de données, bouquets, éditeurs industriels ; indicateurs : compétition entre les projets, bibliométrie.
– à partir de 2010 → édition : web 2.0, open accès ; indicateurs : co-opétition mondiale, crowd funding et webométrie.
Emergences depuis 2010 → webometrics : web publish or perish ; voie dorée/verte ; dispositif numérique de diffusion & archivage ; tendances à commenter, annoter.
Tendances lourdes → le web est désormais l’instrument même du travail des chercheurs et plus seulement le lieu de diffusion des résultats de la recherche ; les politiques comme les chercheurs sont demandeurs de libre accès.
Le contexte s’est brutalement reconfiguré : la situation est mouvante, marquée par la conflictualité. L’éditorial de Nature en septembre 2012, par exemple, était consacré aux éditeurs-prédateurs. Le boycott d’Elsevier pour son soutien au Research Work Art a été porté par Harvard.  Les polémiques  sur la voie dorée ne cessent d’enfler.
Se met désormais en place une nouvelle manière de produire de la connaissance scientifique via le web social, les données ouvertes et le travail collaboratif. Grâce au web, les communautés scientifiques peuvent entretenir une grande conversation. On assiste à un retour aux fondamentaux de la recherche scientifique par les communautés : un mouvement social émerge dans le village planétaire.
Avec la webométrie, il s’agit  de poursuivre cet objectif jamais atteint de l’impact de la recherche sur la société civile. Il s’agit aussi de création de communs (au sens économique) et de biens publics.
Dans un monde globalisé, l’IST est une infrastructure cognitive de la science.
  • Enjeux socio-cognitifs de l’IST sous les conditions du numérique
« Après trente ans de politiques d’IST et d’évolutions socio-techniques incessantes, dans un paysage universitaire profondément renouvelé, quels sont les principaux défis, les questions vives se posant aux professionnels de l’IST ? Dans la reconfiguration générale des missions, des tâches, des profils et des formations qui touche l’ensemble des professionnels de l’information spécialisée, quels sont les nouveaux profils attendus, les nouvelles compétences exigées pour les professionnels de l’IST en particulier ? Quels nouveaux positionnements des professionnels dans la recomposition du paysage universitaire, et notamment dans les relations, toujours complexes, entre bibliothécaires et enseignants-chercheurs ?
Quelles articulations trouver entre les nombreux acteurs de la formation à l’IST ? Quelles nouvelles missions, quels positionnements des URFIST, à la fois vis-à-vis du monde de la recherche et de celui de la formation continue des bibliothécaires ?
Après un regard rétrospectif sur les trente ans écoulés, les intervenants tâcheront d’éclairer de leur réflexion les nouveaux défis auxquels doivent répondre les professionnels et les structures de formation à l’IST. »[3]
Ghislaine Chartron, professeur titulaire de la chaire d’Ingénierie documentaire du CNAM, Directrice de l’INTD
Le support de la communication est disponible en ligne.
Aujourd’hui, l’IST se situe au croisement de différents mouvements : la servicialisation (tout devient service) ; l’économie de l’accès et de l’attention ; l’économie du gratuit ; l’open access et l’open innovation ; l’économie sociale et participative ; la transformation des comportements des usagers ; le contexte de crise.
Les métiers de l’information doivent justifier leurs tâches face aux décideurs, aux usagers, aux autres services internes et aux services externes. Ils sont en challenge dans la réponse qu’ils doivent apporter aux objectifs majeurs des organisations qui sont : les performances et les qualités de la recherche, la satifsaction des usagers, le travail en réseau, la performance et la qualité de l’enseignement.
L’ISTEX, qui conduit à envisager l’IST au niveau national, pose la question du référencement local.
Les défis d’aujourd’hui sont de concurrencer google (research discovery tools), de soigner l’accueil des étudiants (lien social) et les services à distance, de favoriser l’innovation de services, de valoriser les productions locales, de renforcer les relations avec les éditeurs pour maintenir la qualité et régulation de l’offre (on ne peut pas être éditeur), de créer une synergie avec les TICE (un seul point d’entrée pour l’usager), de mettre en valeur les indicateurs pour la recherche, d’intégrer le web de données (pour les catalogues).
Le cœur de nos métiers se situe dans la stratégie des contenus. Nous avons besoin d’autres compétences (frontières) : compétences projets, compétences de conception et d’ingénierie (cahier des charges et connaissance des techno), communication, formation et lien social (ouverture à la convivialité, animation de communautés virtuelles).
Les Etats-Unis ont toujours constitué un espace très inspirant pour le domaine des sciences de l’information. Là-bas, la BU est au cœur de l’université parce que le cours est un espace de débats. On donne à lire aux étudiants avant le cours pour qu’ils le préparent. L’étudiant passe donc systématiquement par la BU avant chaque séance. Tant qu’on n’aura pas changé le modèle français du cours magistral avec support polycopié, on pourra construire ce qu’on veut en matière d’IST, sans véritable succès.
Carole Letrouit, vice-Présidente de l’ADBU, directrice du SCD de l’Université de Paris 8 Vincennes-à-Saint-Denis
            Les assises de l’ESR démarrent aujourd’hui. La CPU a déposé une contributiondont la proposition 57 nous concerne tout particulièrement : « La CPU attire l’attention sur les politiques d’Open Access et appelle la plus grande prudence sur le dispositif des publications libres d’accès et financées sur le principe auteur-payeur (gold way) des éditeurs. Elle préconise que les universités et sociétés savantes se réapproprient l’édition scientifique par la publication de revues libres. »
Les universités en ont les moyens : leurs bibliothèques ont développé des compétences dans la publication de l’IST depuis des années. De plus, les modèles économiques des éditeurs sont à des tarifs exorbitants pour les bibliothèques.
Il faut encourager la mise en place d’archives ouvertes (HAL ou autre).
L’enquête Couperin/ADBU/INRA/INRIA a montré que les documentalistes et bibliothécaires s’investissent massivement dans la publication sur des AO.
A Paris 8, un demi-poste est dédié au HAL de l’université. Il a fallu convaincre le conseil scientifique que c’était le cœur de métier des bibliothécaires de signaler des publications, qu’elles soient sur papier ou en ligne. Désormais, les chercheurs font appel à la BU pour la publication de toutes sortes de documents (actes de colloques non édités par exemple). L’ancien service des thèses de l’université a depuis été rebaptisé « service des publications de la recherche ».
Dans le domaine des humanités numériques, l’IST constitue l’infrastructure de la recherche. A l’heure du numérique, les chercheurs ont besoin qu’on leur bâtisse des corpus.
Le glissement des frontières touche aussi la dimension pédagogique de l’activité des enseignants-chercheurs. La BU participe par la mise en ligne de cours ou la préparation de plateformes de cours. Les UNT, universités numériques thématiques, font aussi appel aux bibliothécaires.
Ces nouvelles tâches nécessitent une forte évolution dans les compétences du personnel : c’est une grande partie du travail auquel se consacre l’ADBU, via deux commissions : l’une sur l’évolution des métiers, l’autre sur la recherche.
Michel Roland, conservateur, co-responsable de l’URFIST de Nice-PACA-Corse et Président de l’ARU – Association du Réseau des URFIST
La force des urfist réside dans leur liberté d’invention et d’anticipation. Par contre, ce sont des petites structures qui ne sont pas des poids lourds du paysage.
Elles ont la caractéristique d’être animées par des binômes, qui sont là pour créer un pont au sein de l’université, en faisant se rencontrer des métiers. Les enseignants-chercheurs et les bibliothécaires travaillent à définir une stratégie commune et des formations.
Les Urfist ont souvent été qualifiées d’électrons libres. C’est péjoratif du côté des bibliothécaires qui ont une forte culture administrative, beaucoup moins pour les enseignants-chercheurs attachés à leur liberté académique.
La formation à l’IST n’appartient pas aux Urfist. Dans les SCD, le relais est désormais pris pour les actions de formation, notamment celle aux doctorants. Les Urfist interviennent parfois aujourd’hui comme un relais de formation de formateurs.
On constate un changement dans les rapports entre l’information et la documentation. L’inversion des forces a des conséquences sur les métiers.
La question « est-ce qu’on aura encore besoin de bibliothèques ? » n’est peut-être pas bien posée. Une réponse logique s’impose si on pose la question des bibliothécaires : on a besoin des compétences des bibliothécaires et des documentalistes. La bibliothèque est un lieu, le SCD un pôle de compétences au sein de l’université.
Il y a aujourd’hui une sous-estimation des compétences documentaires : petit à petit, une série d’accidents finira par montrer qu’on a besoin de la fonction et des compétences documentaires.
La dimension régionale des Urfist est une source de richesse et d’enrichissement et il est importance de mieux penser les relais que constituent ces structures.
Les formations proposées par les Urfist accueillaient auparavant une grande majorité de bibliothécaires. Aujourd’hui, ils ne représentent plus qu’un quart/tiers du public.
La formation ne peut pas se passer d’une veille constante sur les besoins en compétences. Le futur des Urfist réside donc dans la capacité à travailler avec les métiers qui nous environnent.
  • Libre accès aux données de la science : comment œuvrer en faveur des intérêts de la recherche ?

« En 2007, les directives émises par l’OCDE en faveur de l’accès aux données de la recherche publique postulaient qu’un meilleur retour sur investissements pourrait être atteint par la mise en libre accès de ces données, et donc leur réutilisation. Depuis, des acteurs de la recherche publique dans différents pays, ont mis ces directives en application. Sur le plan international, il existe aujourd’hui plusieurs initiatives destinées à améliorer la gestion, le partage, la recherche et le ré-exploitation de ces données. L’intervention s’attachera à faire le bilan de ces initiatives, tout en précisant de quelle manière nous nous sommes plus ou moins rapprochés du projet de partage des données de la recherche. Enfin, l’intervention posera la question de savoir si les intérêts et les motivations des chercheurs ont été suffisamment pris en compte et analysés : sommes-nous conscients de tous les enjeux et conditions que le partage de données implique ? Que convient-il de faire pour que ce partage s’intègre dans la pratique de la recherche et de la communication scientifique ? »[4]
Simon Hodson, programme Manager au JISC (Royaume-Uni)
Le support de la communication est disponible en ligne.
La gestion des données de recherche s’inscrit dans les histoire des politiques et des défis actuels de l’IST au Royaume-Uni.
Le JISC est un organisme fondé par l’état pour promouvoir l’utilisation des technologies numériques et de l’information auprès des universités britanniques.
Janet est le réseau national de la recherche et enseignement.
JISC collections, enfin, gère les achats de contenu numérique pour l’enseignement et la recherche.
Le JISC est un service de conseil et de soutien, qui intervient dans des programmes et projets d’innovation. Il s’appuie sur la politique sur les données de recherche de la « Royal society » britannique, dont la devise est nullius in verba.
La Royal society a récemment publié un rapport, « La science comme entreprise ouverte », où l’accent est mis sur l’importance de l’accès aux données de recherche. Leur accessibilité accroît le retour sur l’investissement public dans ce domaine, elle renforce la liberté de l’investigation scientifique, elle encourage la diversité des études, des domaines d’activité et d’opinions (principes de l’OCDE).
Accéder aux données de recherche permet de vérifier les résultats, d’éviter la fraude scientifique, d’encourager la reproductibilité de la recherche.
Principes généraux des données de recherche :
– elles sont un bien public : les données de recherche financées par l’Etat sont produites dans l’intérêt public et doivent être aisément accessibles avec le moins de restrictions,
– planification de la conservation : les données doivent pouvoir être conservées de façon pérenne et être réutilisables,
– traitement des données sensibles : l’Etat doit garantir la protection des données sensibles,
– première utilisation : un droit exclusif est réservé aux chercheurs au préalable à la diffusion des données de recherche,
– reconnaissance : les utilisateurs des données doivent reconnaître leurs sources et citer les chercheurs qui les ont produites.
Il existe malheureusement encore des divergence entre la politique et la pratique : toutes les données de recherche ne sont pas encore préservées à long terme et le travail actuel du JISC est d’aider les universités à les conserver.
  • L’approche du SURF : les raisons d’un succès
« Au printemps 2012, le SURF, organisation néerlandaise qui soutient les universités dans le domaine des TIC, a célébré son 25ème anniversaire. Massivement représenté à Utrecht, le SURF a pu dresser un bilan de ses projets, de ses activités et de ses implications. Les initiatives du Surf qui enregistrèrent les meilleures performances doivent surtout être mesurées à l’aune du changement qu’il a pu impulser au sein des institutions universitaires. L’intervention mettra précisément l’accent sur les principaux éléments moteurs ayant conduit à un pari d’innovation réussi, piloté par le SURF. »[5]
Marc Dupuis, E-Research programme manager, SURF Foundation (Pays-Bas)
Le support de la communication est disponible en ligne.
SURF est un organisme de coopération entre les universités autour de l’IST. Toutes les universités sont membres de SURF (aux Pays-Bas, 13 universités de recherche, 40 universités des sciences appliquées, 8 CHU, 7 instituts de recherche), pour un total de 69 membres.
Les missions de SURF sont de soutenir les membres dans le domaine des TIC et de les aider à innover et à créer des collaborations.
SURF est divisé en plusieurs branches :
Surf net : construction d’une infrastructure commune, d’un réseau national de haute qualité. C’est une réussite, notamment via AMS-IX (2e nœud d’interconnexion dans le monde).
Surf market : fourniture de licences de logiciels à prix réduit (à destination des enseignants, chercheurs, étudiants) et négociations contrats avec les éditeurs scientifiques (Elsevier, Springer).
Surf share : offre de services qui ne sont pas disponibles sur le marché commercial.
  • Mutations de l’IST et conséquences sur la formation à l’information – table ronde
Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur à l’Université de Nantes
Odile Hologne, directrice déléguée à l’information scientifique et technique de l’INRA
Jean-Emile Tosello-Bancal, directeur de la BIU Cujas, ancien Chef de Bureau à la SDBIS
Marie-Joëlle Ramage, enseignant-chercheur, Chargée de mission TICE à l’Université Paris-Sud
Christine Berthaud, directrice du CCSD-CNRS
Animation : Marie-France Andral, conservateur co-responsable de l’URFIST de Bordeaux
« A l’heure de la généralisation d’internet, de l’open access et de la « science 2.0 », les lieux du savoir se multiplient et les usages se diversifient, rendant plus complexe le paysage de l’information scientifique et plus nécessaires des compétences informationnelles numériques spécifiques. Un tel contexte ne peut dès lors qu’induire de forts enjeux de formation, ce dont les tutelles ont bien conscience. La mise en place de différents C2i et la présence d’un axe particulier « formations, compétences, usages » dans le projet de Bibliothèque Scientifique Numérique (BSN) sont en ce sens révélatrices. Mais face à la multiplicité des partenaires (enseignants, services TICE, bibliothèques, Urfist…), quelles politiques de formation proposer ? Comment, notamment, démêler les convergences et les différences entre les TICE et l’IST ? Telles sont les questions qu’abordera cette table-ronde, dont les participants partagent tous les mêmes préoccupations : former autant qu’informer. »
Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur à l’Université de Nantes
Nous assistons aujourd’hui à une des mutations les plus décisives pour l’IST, à savoir la question de la constitution des corpus et de leur maîtrise. Les chercheurs produisent et gèrent des corpus. Or on voit apparaître aujourd’hui des corpus qui ne sont plus gérés par les chercheurs, google books par exemple. Pour certains faits scientifiques, seuls les corpus privés sont accessibles, ce qui pose un problème de gouvernance.
La deuxième mutation est le glissement progressif des NTIC vers les technologies de l’attention et de la distraction. Les interfaces technologiques ne sont plus simplement là pour produire ou analyser de l’information, elles sont là pour mériter de l’attention. Qui décide de ce qui vaut attention ou pas ?
Enfin, la troisième mutation est celle qui voit arriver une génération qui n’a connu que le numérique : cette génération aura été habituée à publier et à partager depuis son plus jeune âge.
Odile Hologne, directrice déléguée à l’information scientifique et technique de l’INRA
Projet FuturIST : ce projet de l’INRA consiste à cerner les attentes des chercheurs afin de déboucher sur les compétences métier pour les professionnels de la documentation. Les compétences nécessaires sont technologiques (travail sur les métadonnées, services de veille et de bibliométrie). On glisse d’une fonction qui gérait du papier vers une fonction d’analyse de l’information et de veille.
Il s’agit désormais de décliner des formations pour les professionnels avant de se poser comme des bibliométriciens. Par ailleurs, les compétences relationnelles sont de plus en plus importantes. Les chercheurs ne viennent plus dans les services de documentation, c’est aux bibliothécaires à aller vers eux. Il s’agit d’être en phase avec la stratégie scientifique.
Jean-Emile Tosello-Bancal, directeur de la BIU Cujas, ancien Chef de Bureau à la SDBIS
            La documentation papier reste très consultée et le public très nombreux à Cujas.
Quels axes de formation privilégier pour les professionnels ? Il est difficile de répondre car la profession a tendance à s’élargir de plus en plus : les fonctions se diversifient, elles sont aussi bien administratives que techniques, etc.
Il faudrait pouvoir faire appel à la créativité des équipes en ce qui concerne l’expression et la réalisation de projets.
La formation des usagers devient très prenante et très présente. Il s’agit de faire passer une sorte d’acculturation au numérique par la formation.
Marie-Joëlle Ramage, enseignant-chercheur, Chargée de mission TICE à l’Université Paris-Sud
La formation au numérique des étudiants de licence se développe, il est primordial de leur transmettre le minimum requis en ce qui concerne la culture informationnelle : regarder ce qui se passe sur le web, apprendre à chercher et à évaluer la fiabilité des sites.
Dans le cadre du C2I, la recherche documentaire est un des cinq piliers dont est chargée l’université.
Odile Hologne
La formation des doctorants à l’IST est renforcée à l’INRA : c’est un public cible car il permet de toucher les chercheurs qui les dirigent. De surcroît, les doctorants sont les chercheurs de demain. Leur outil de recherche classique est google, ils ne comprennent pas ce qu’est l’OA. Le problème des bibliothèques est surtout un problème de communication : les chercheurs ne savent pas qui paie leurs bases de données.
Le programme de formation est assuré par les documentalistes, qui ont préalablement suivi un module de formation de formateurs. Les formations portent sur trois thématiques : rechercher l’information ; gérer l’information ; valoriser l’information ; écrire un article scientifique (optionnel). Elles sont divisées en 3 modules de 3 journées chacun (+ 4e en option).
Christine Berthaud, directrice du CCSD-CNRS
Les digital natives sont dégourdis avec l’outil informatique mais peu attentifs aux conséquences.
Nous sommes dans une période de mutation/charnière, où l’on doit gérer l’ancien système, combiné à de nouvelles pratiques.
La production de contenus numériques est de plus en plus importante, or on ne nous apprend pas à la gérer. Il s’agit d’être professionnel et d’acquérir une véritable culture du numérique.
Jean-Emile Tosello-Bancal
La culture informationnelle souffre de deux idées reçues, l’instantanéité et l’immatérialité.
Le document numérique a une forme matérielle : il est destiné à être archivé. La dimension de l’archivage pérenne du document est fondamentale pour les professionnels de l’IST.
Marie-France Andral, conservateur co-responsable de l’URFIST de Bordeaux
On sait aujourd’hui que les outils du web 2.0 sont utilisés de façon modérée et passive.
On constate une méconnaissance économique du marché de l’information par les doctorants. De même, ils ne maîtrisent pas toujours les enjeux politiques et sociétaux d’internet.
Olivier Ertzscheid
La question des natifs du numérique suscite des avis partagés : d’un côté, une construction, une mythologie sociale sur les digital natives, avec le mythe de l’enfant éclairé (cf. Antonio A. Casilli). Face à cela, l’imagerie scientifique révèle que les zones activées du cerveau chez l’enfant et l’adulte ne sont pas les mêmes pour une activité multitâches que pour une activité monotâche.
Il faut donc intégrer la réflexion aux pratiques : dès qu’un média se met en place et occupe une place importante, il faut l’accompagner par un enseignement. En voyant depuis quand on enseigne le décryptage de la télévision et du cinéma, on peut craindre que l’enseignement au numérique ne mette encore longtemps à se mettre en place.
Maire-Joëlle Ramage
En licence, les étudiants n’ont aucune culture informationnelle. Ils ont l’habitude d’aller chercher l’information mais sans aller ailleurs que sur google. Ils n’ont pas non plus conscience de ce qu’ils donnent comme informations sur eux-mêmes.
Olivier Ertzscheid
Les étudiants n’ont sans doute pas une vision claire des questions d’identité numérique mais ils en ont une pratique de moins en moins naïve.
Tous les outils à la disposition des étudiants aujourd’hui sont des outils où le coût cognitif est nul : quand on taggue, on ne se pose pas la question des vedettes. De fait, un temps nous est laissé pour travailler en multi-tâches.
La question est désormais de savoir comment réinvestir ce temps de cerveau laissé disponible par ce coût cognitif quasi-nul pour faire autre chose ?
Marie-Joëlle Ramage
Sur cinq sections, le C2I comporte un module complet sur la recherche documentaire. Il intègre aussi des notions identité numérique.
Il existe également un C2I niveau 2, destiné aux professionnels.
La parution du référentiel des compétences en licence a souligné l’importance de la capacité à rechercher une info, à la traiter et à l’évaluer.
Au niveau politique, on pousse de plus en plus à prendre en compte les capacités en recherche documentaire.
En termes politiques, le C2I niveau 1 est déployé largement par les universités (soit par les SCD, soit par les enseignants-chercheurs).
Jean-Emile Tosello-Bancal
Un accompagnement important a été fait dans le cadre du plan licence avec le recrutement de tuteurs étudiants.
Aujourd’hui, il s’agit de créer et redéployer spécifiquement pour la licence, afin de renforcer l’encadrement enseignant de ce public plus fragile.
Concrètement, les formations qui ont lieu à Cujas se font avec l’appui du SCD. Le réseau des bibliothèques de Paris 1 se compose du SCD, de 2 BIUS et de 40 BUFR. Des partenariats existent entre le SCD et les BIUS pour la formation : le  SCD prend en charge le niveau licence, la BIUS et Cujas se consacrent au niveau recherche.
Marie-Joëlle Ramage
A Paris Sud, le SCD a formé les enseignants à la recherche documentaire, afin que ce soit eux qui forment les étudiants. Il était impossible pour le SCD de former mille étudiants de licence. Le travail effectué a été totalement collaboratif.
Christine Berthaud
Les compétences autour de l’IST sont distribueés entre les SCD, les services TICE, les UFR, etc. La formation des usagers peut permettre de rapprocher ces structures.
Marie-France Andral
A Bordeaux, la fusion des universités a permis la création d’un SUP, service universitaire de pédagogie. Cela a donné l’occasion de faire se rencontrer les différentes structures.
Olivier Ertzscheid
On est face à un cloisonnement entre les services : les outils mis en place à l’université entretiennent les cloisonnements métiers et institutionnels. Au lieu de moodle, on peut tout simplement diffuser les cours sur des plateformes de blog, même si on se heurte à des réticences.
Marie-Joëlle Ramage
On note une évolution : les TICE et les SCD commencent à se rapprocher sur le référencement des ressources numériques pédagogiques.
Jean-Emile Tosello-Bancal
Le collège des écoles doctorales a acté qu’un nombre d’heures de formation serait dispensé par les bibliothèques. Le travail est plus difficile en ce qui concerne les licences, car il faut s’appuyer sur enseignants motivés.
Olivier Ertzscheid
Les compétences des enseignants-chercheurs sont en train de changer.
D’un point de vue pratique, il s’agit maintenant d’intégrer la formation aux outils réseaux sociaux en faisant de l’information participante, c’est-à-dire devenir l’ami de ses étudiants sur facebook. Il faut se servir de ces outils pour y réinstaller des postures d’autorité et y être en restant enseignant. C’est d’autant plus important que la capacité de prescription de ces  outils est gigantesque.
La légitimité est centrale : l’usager cherche un article sur google scholar et il se fiche qu’il soit accessible sur Elsevier ou sur une archive ouverte du moment qu’il y accède. Il s’agit d’anticiper afin de ne pas être dépossédé de son objet, comme les libraires le sont avec le livre numérique.
  • Conclusion
Michel Marian, Chef de la Mission de l’information scientifique et technique et du réseau documentaire (MIST-RD) au Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche
Michel Marian a présenté les travaux en cours autour de BSN, notamment BSN 9 (formation, compétences et usages), et de l’ISTEX, en rappelant qu’ils structurent aujourd’hui le paysage de l’IST.  Dans le cadre de BSN 9, les Urfist auront un rôle à jouer en ce qui concerne la formation de formateurs. La coopération est le maître mot de l’ensemble des projets en cours.
La décision de doter la France d’une plateforme de négociation nationale a été prise et des stratégies de coopération et de mutualisation se développent depuis deux ans. Avec BSN, il s’agit de penser les accès de ressources électroniques avec les accès libres.
Michel Marian a signalé qu’une prise de position française sur la question de l’OA aurait lieu bientôt et qu’elle tiendrait compte des recommandations européennes. Une charte de bonnes pratiques de l’édition publique scientifique, avec un label, seront également créés.


[1]              http://urfistreseau2012.wordpress.com/interventions/resumes-des-interventions/
[2]              http://urfistreseau2012.wordpress.com/interventions/resumes-des-interventions/
[3]              http://urfistreseau2012.wordpress.com/interventions/resumes-des-interventions/
[4]              http://urfistreseau2012.wordpress.com/interventions/resumes-des-interventions/
[5]              http://urfistreseau2012.wordpress.com/interventions/resumes-des-interventions/

Le rendez-vous des lettres #4 : dernière journée

Dernier billet consacré à #pnflettres, très très lacunaire, plus brouillon que ceux des deux premiers jours  à mon âge, on n’a plus l’habitude de la prise de notes quotidienne… Le Café pédagogique a publié, lui, de vrais et beaux compte-rendus.
Je n’ai pas assisté aux ateliers, même si finalement je le regrette  pour tout dire, j’avais pris trois jours de congés pour assister au Rendez-vous des lettres et je m’étais réservé le temps des ateliers pour des vacances en 140 minutes.

Compétences scripturales et nouvelles littératies : quels apprentissages pour le futur ?
Etienne Candel
Il n’y a pas de véritable écriture numérique, dans la mesure où ce que l’on écrit, même sur ordinateur, n’est pas vraiment numérique. Pourtant, c’est une notion qui mobilise, qui est devenue ordinaire. Elle s’est banalisée via une série d’objets habituels pour nous : à cause d’eux, on croit reconnaître un certain type d’écriture. Ces objets ordinaires conditionnent des pratiques, qui deviennent routinières elles aussi.
Double mouvement induit par ces objets ordinaires, inscrits dans une nouveauté qui se périme très vite : d’un côté, un champ numérique qui s’affirme et de l’autre, des pratiques d’écritures qui cherchent à s’émanciper d’une tradition.
Valérie Jeanne-Perrier
4 millions d’utilisateurs d’Instagram dans le monde.
C’est une écriture qui se dessine à travers Instagram.
La plupart des outils de l’internet se présentent comme des structures rigides qui préparent et encadrent les productions à venir (notion d’architexte). Elles sont aujourd’hui transformées en contraintes, qui sont pourtant libératrices pour les usagers.
La photo est un média, une écriture construite. C’est un travail du regard. On peut lire l’image comme une construction : focale, choix du cadre, etc. sont les étapes d’une écriture. L’outil propose un schéma d’écriture.
Rémi Mathis
Wikipedia a été créé en 2001. On a assisté d’abord à un mouvement de grande méfiance, qui a culminé en 2007, puis à une légitimation. Il se place aujourd’hui au 6e rang français et mondial des sites les plus consultés.
Il reste encore des détracteurs : Wikipédia détruirait les capacités de réflexion et favoriseraient les copier-coller, le plagiat (voir l’enseignant qui avait modifié la notice de Charles de Vion d’Alibray).
Les pratiques doivent évoluer chez les élèves mais aussi chez leurs professeurs : beaucoup de gens utilisent Wikipédia mais peu la connaissent vraiment, notamment les onglets historique et discussion).
D’un régime de la rareté de l’information à l’abondance : il faut désormais apprendre ce qu’est la recherche d’information (complémentarité papier/internet), savoir ce qu’est une source, comment on l’évalue et on l’intègre à un discours, apprendre comment on rédige (notamment en collaboratif).
Avantages pédagogiques : le texte sur wikipédia est utile, il sera lu (responsabilité). Apprendre à écrire de manière correcte pour être utile aux autres et respecter les règles est indispensable.
Cadre particulier de l’écriture sur wikipedia : on sait qu’on va être lu, donc on est attentif (citations, orthographe, typographie).
Wikipedia : 20 millions d’utilisateurs par mois en France. Les élèves l’utiliseront de toute façon, aux enseignants de faire qu’ils sachent l’utiliser correctement.
Le livre papier est un produit fini, dont toutes étapes de la rédaction sont cachées. Sur wikipedia, toutes les étapes de la rédaction sont mises en valeur (connaissance en mouvement, discutée).
Gustavo Gomez-Mejia
Posture de jésuite : le plagiat est le démon mais il faut le comprendre pour pouvoir combattre l’adversaire.
Auctorialité vsreproductibilité. Fidélité vs originalité.
Le copier-coller n’est pas neutre.
Mémoire du copier-coller : deux bords textuels entre idéologie et culture. Vient d’un problème très ancien, qui est celui de l’intertextualité (Barthes : bord plagiaire et bord subversif).
Strates mémorielles autour du copier/coller :
1- figures anachronique du moine copiste, ultra fidélité récompensée,
2- Strict respect de la fonction auteur : auctorialité totémisée,
3- originalité érigée en valeur dominante (Gide, besoin d’originalité à tout prix) : reproductibilité dévaluée,
4- créativité posée comme valeur émergente : esthétique post-moderne du remix et du mashup : reproductibilité revalorisée.
Pratique banale du ctrlC/crtlV : est-ce une reprise respectueuse ? Un création postmoderne ?
Digital literacy :
1- accoutumance aux rythmes et routines intellectuelles des machines textuelles (invitation à s’approprier n’importe quelle oeuvre comme document-fichier).
2- Promesses décomplexées de l’intelligence collective (noblesse encyclopédique à toute sortes de données, souvent produites par des internautes pris dans les filets rhétoriques du partage).
3- Abondance des ressources susceptibles de plagiat (Persée, Cairn, mais aussi El rincón del vago) : autorités de facto. Face à cette offre, essor des outils anti-plagiats : solutions ad hoc.
La commodité du copier-coller, doublée d’un méconnaissance des régimes de citation, semble à l’origine de nombreux plagiats : un travail sur l’effort citationnel s’impose.
Il reste un travail important à entreprendre pour faire prendre conscience de ce qu’est un style rédactionnel, sur d’éventuelles anomalies éditoriales (balises résiduelles).
L’autorité des sources ne peut reposer que sur la popularité algorithmique de google ; les étudiants doivent discerner ce qui fait la qualité/crédibilité/scientificité d’une source.
Alexandra Saemmer
Concernant la citation, Antoine Compagnon a introduit les idées de Narcisse et de Pilate. La citation a elle-même constitué un mode de renvoi plus ambigu qu’il n’y paraît : c’est à la fois le modèle ambigu du miroir de Narcisse et en même temps l’empreinte de Pilate. L’auteur peut toujours se défausser en désignant les guillemets (ce n’est pas de moi, mais de l’autre).
Études humanistes et culture numérique
Aurélien Berra
Pour une définition, voir l’article d’Aurélien Berra.
L’expérience de la manipulation des corpus permet de déceler tous les avantages et les insuffisances des outils.
Digital humanities : appelées au départ humanities computing, c’est-à-dire l’informatique dans le champ des humanités. Le terme employé aujourd’hui a été demandé par un éditeur, c’est un terme marketing.
Willard McCarthy, Humanities computing (voir http://dhhumanist.org/).
Ce champ déjà constitué réfléchit sur lui-même et ses pratiques depuis une cinquantaine d’années. Il a marqué un tournant avec l’émergence du web : passage à autre chose que la simple computation.
En France, le terme utilisé est aussi humanités numériques mais aussi digital humanities (francisé !). On remarque que l’expression humanités digitales commence aussi à se répandre (notamment au THATCamp).
Intérêt du numérique : conserver cette dimension de calcul et insérer tout ce que le numérique change dans nos sociétés.
Mot humanités : discipline qui émerge ou coalition stratégique ? Plutôt un moment ou un mouvement, où il s’agit de réintégrer les traditions dans des pratiques nouvelles. Pluralité de langues, de disciplines et des futurs.

Pas de master ni de doctorats en France pour l’instant.

Je reporte ici quelques bribes twittesques, à moins qu’il ne s’agisse d’une remarque à la fin de l’intervention (ce qui revient un peu au même).
Pour Etienne Candel, envisager l’informatique en termes d’outils et d’usages permet d’évacuer les faux problèmes. Pour Aurélien Berra, l’étiquette humanités numériques est importante maintenant : c’est un moment, mieux un mouvement.

Michel Bernard
Aux Etats-Unis, les humanités numériques englobent le droit, mais en France ? De même, est-ce que les lettres appartiennent aux SHS ?
Le terme humanités numériques est un slogan opérationnel, qui permet de travailler ensemble.
Il faut sortir de la logique des pionniers : aujourd’hui, nous n’avons plus le choix d’adopter ou pas les technologies. La question est désormais de savoir comment les utiliser.
Les études littéraires par ordinateurs peuvent être envisagées selon 3 directions : 1- constitution de corpus : les établir, présenter, éditer. 2- diffusion des connaissances : publications en ligne, l’édition savante se met enfin à la diffusion en ligne des revues, colloques, etc. 3- création numérique : notre boîte à outils critique n’est plus pertinente pour juger des nouvelles créations.
Michel Bernard a expliqué qu’il enseignait le fonctionnement des bases de données, tristesse d’Olympio de la bibliothécaire…

Rendez-vous l’an prochain

Que dire pour conclure cette série de billets ? Que je ne regrette absolument pas le temps pris pour assister à #pnflettres. Voilà trois journées extrêmement enrichissantes qui mettaient l’accent sur bien des questions que je me pose aux quotidiens, en observant les pratiques des lecteurs. Plusieurs des interventions m’ont donné envie de m’inscrire en master 2, moi qui suis de la dernière génération des maîtrises.
C’est un comble, vu la qualité du wifi cette année, mais c’est le livetweet de l’année dernière qui m’avait donné envie d’assister au colloque. J’espère que les maigres tweets qui ont été publiés ces jours-ci piqueront la curiosité de quelques-uns et qu’ils viendront l’an prochain. Il faut ajouter que #pnflettres c’est gratuit, même si vous n’êtes pas enseignant ! C’est une chose si rare actuellement qu’elle mérite d’être soulignée.
Quelques regrets de bibliothécaire : si l’on exclut les collègues conservateurs qui intervenaient, je crois que les bibliothécaires dans la salle pouvaient se compter sur les doigts d’une main. C’est tellement dommage. Les enseignants du secondaire et les universitaires ont compris l’intérêt de travailler ensemble face aux mutations du numérique, et nous ? 

Le rendez-vous des lettres #3 : deuxième journée

Suite des notes prises à #pnflettres, toujours sans wifi… Ceci n’est pas un compte-rendu, juste des bribes saisies sur le vif. D’ailleurs, un véritable compte-rendu se serait arrangé pour ne pas intituler « Le rendez-vous des lettres #3 : deuxième journée », comme je l’ai maladroitement fait ci-dessus !
 
La matinée était consacrée aux « créations littéraires et arts numériques : entre contraintes, héritages et renouvellement des formes. »
 
Alexandra Saemmer
La littérature numérique est née dans les années 60, ce n’est pas un phénomène récent.
Le succès des tablettes est en train de le rendre possible l’existence de la littérature numérique.
Les réticences vis-à-vis du numérique (froideur de l’ordinateur, odeur du papier) s’expliquent par le fait que les utilisateurs attendent autre chose des supports numériques : la dimension ludique n’est pas à exclure.
Sur internet, la pratique de la vérification de l’information n’est pas à négliger : le texte numérique se trouve associé à une connaissance explicite.
La démarche de la littérature nativement numérique est expérimentale : elle est une littérature qui résiste, critique et questionne à plusieurs égards. Elle résiste à une culture du calculable.
L’un des courants les plus anciens : le générateur de textes, avec Jean-Pierre Balpe. Cette formes pose la question de la place de l’auteur et de l’inspiration. En creux, la littérature générative montre surtout ce qui n’est pas automatisable dans la littérature. Pour Calvino, une littérature automatisée serait classique car elle est soumise à des règles, des stéréotypes et des normes. Voir le générateur philosophique sur charabia.net
La littérature numérique résiste à l’idée que le texte n’est qu’un texte. Elle résiste aussi à l’idée qu’un récit doit raconter en mettant de l’ordre dans le chaos : après guerre, c’est précisément le chaos qu’ont exploité les auteurs, par exemple dans le Nouveau Roman. L’hypertexte permet de naviguer dans ce chaos.
La littérature numérique sensibilise aux dérives de la lecture numérique, notamment le clic frénétique.
Serge Bouchardon
La manière dont on a abordé cette littérature a évolué : dans un premier temps, approche théorique centrée sur l’hypertexte, ensuite une étape analytique, critique, qui s’intéresse à l’interprétation des oeuvres.
Il existe une tension entre le programme et l’écriture : elle pose la question de savoir si une écriture programmée a du sens ? Tension créatrice (Simondon).
Alexandra Saemmer
Beaucoup d’auteurs questionnent le rôle des outils et leur influence sur leur oeuvre même dans le cadre de la création numérique. Les auteurs triturent et questionnent des outils qui ont été conçus pour autre chose que de la littérature.
Bertrand Gervais
L’ordinateur n’est plus un outil, il est devenu un média.
Nicolas Taffin
L’auteur s’affranchit désormais du schéma d’édition traditionnel.
Bertrand Gervais
Particularité des textes numériques : avant de les comprendre, il faut savoir les manipuler.
A partir d’internet, les hypertextes deviennent des hypermédias.
Nous sommes à un moment où les deux cultures coexistent, où les textes essaient de s’adapter au numérique.
L’écriture numérique est très variée : du simple blogger ou wordpress, à l’utilisation de flash et prezi, etc.
Bleu orange : revue de littérature hypermédiatique.
Avec le livre numérique, on est passé de la mécanique à l’électrique : il n’y a pas de dématérialisation.
Serge Bouchardon
Il existe une tension entre le numérique et la création littéraire.
La littérature numérique a une valeur heuristique. Elle permet de faire retour sur la littérature en elle-même : notions de texte, récit, littérarité, etc.
Le texte numérique consiste en deux types de texte : le texte codé (forme d’enregistrement) et le texte qui s’affiche à l’écran (ses formes de manifestation peuvent être nombreuses).
Le récit devient interactif : on assiste à un déplacement de la clôture en tant que fin de récit, vers la clôture en tant que fin d’œuvre.
Son hypothèse est que les figures spécifiques à l’écriture interactive s’appuient davantage sur des figures de manipulation que sur des tropes.
 
Alexandra Saemmer
Il s’exprime une tension entre format et forme.
J’ai malheureusement dû sortir pendant l’intervention de Nicolas Taffin, dont je n’ai entendu que la fin, passionnante. Si quelqu’un a des notes, même quelques lignes, je prends !
« Écrire web » ou comment s’invente la littérature aujourd’hui ?
Patrick Souchon
Le web littéraire renouvelle la dimension dialogale qui était celle des salons littéraires.
Xavier de la Porte a animé l’après-midi avec un humour cinglant
Le web littéraire est traversé par la notion de familiarité, développée par Alexandre Gefen. Il faut s’en servir, mais ne pas en être dupe non plus.
Gilles Bonnet
L’écriture numérique pose la question des instabilités : autant de défis lancés aux catégories et aux notions habituelles de l’analyse littéraire.
La notion d’auteur même d’auteur est en cours de mutation : se développe une proximité avec l’instance du lecteur. Les travaux d’Alain Viala le montrent. (voir les Vases communicants).
Il se développe une proximité entre auteur instable/insaisisable et des lecteurs qui ne le sont pas moins.
Dans sa tentative de délivrer des certificats de légitimité, l’institution avait cru trouver des remparts catégoriels : d’un côté la para-littérature et de l’autre la vraie littérature avec un auteur éloigné des lecteurs. Les nouvelles formes qui émergent brouillent ces pistes.
Les interventions littéraires sur le web sont désormais polyphoniques et poreuses. S’ajoute une pratique du bouillonnement anonyme : beaucoup de blogs sont anonymes, tenus par des auteurs qui veulent des ateliers à ciel ouverts. La figure de l’auteur s’érode : internet s’expérimente comme un milieu décentré ou acentré (décentrement de l’espace temps numérique, cf. lieu d’être du créateur chez  Maingueneau).
« J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler », écrit Baudelaire. L’auteur aujourd’hui s’installe dans quelque chose d’instable, à la double dimension : instabilité auctoriale et instabilité du texte. Le texte aux multiples stabilités est inachevé et inachevable, car le web autorise les repentirs et les compléments. La structure de la liste peut servir ces versions.
On voit émerger une poétique des seuils, du liminaire : le textuel s’est déjà ouvert à l’iconique. Le lien hypertexte est formulé en partie déjà en fonction de son autre, c’est-à-dire de ce à quoi il va renvoyer. La scansion, la métrique du texte numérique est rythmée par les hypertextes.
Le succès des écritures à contrainte sur internet s’explique par le fait qu’ils accompagnent la performance (cf. les travaux de Zumthor sur la performance).
L’imprévu est réinstauré dans l’œuvre numérique.
Après l’intervention de Gilles Bonnet, qui a eu la délicate attention de choisir ses exemples chez les auteurs présents sur scène, j’avoue, j’ai cessé de prendre des notes pendant les suivantes. Plusieurs raisons à cela ? Olivier Ertzscheid avait déjà mis en ligne la trame de son propos. Lisant le blog de Lionel Maurel, je connaissais les sujets qu’il aborderait et j’avais moins besoin de fixer mes souvenirs. 
 
Et le pecha kucha ?
 
Impossible de prendre des notes pendant les performances. Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait à certains moments – je suis une compulsive du carnet de citations – mais la salle était très silencieuse et le clavier aurait dérangé (c’est la tablette qu’il aurait fallu pour noter).
 
On peut retrouver sur la toile des trames et des traces de beaucoup d’intervenants :
Avec eux se trouvait une participante qui ne figurait pas sur le programme mais qui pourtant était très présente, c’est Maryse Hache.
Les interventions étaient scindées en deux parties, entre lesquelles a eu lieu une intervention aussi belle qu’indispensable de François Bon, « paradoxes de la mutation numérique du livre« .
Il faut citer aussi Cécile Portier bien sûr, Alexandra Saemmer encore et Luc Dall’Armellina qu’on a vus plus tôt dans la journée.
L’épisode #4, dernier de la série #pnflettres, très prochainement sur votre écran !

Le Rendez-vous des lettres #2 : table ronde, nouvelles textualités, nouvelles humanités ?

Suite des notes prises lors de la première journée de #pnflettres. Même remarque que précédemment, il peut y avoir des erreurs dans ces lignes, saisies à la volée. Un autre tweetdoc pour archiver le livetweet que je n’ai pas pu suivre en direct, à cause du wifi au compte-goutte. 
NB, dame BnF : un tweetdoc relu le soir est au livetweet ce qu’une captation vidéo est au théâtre…

Table ronde avec Milad Doueihi (université de Laval, Québec), Frédéric Kaplan (école polytechnique de Lausanne), Yves Citton (université Grenoble 3), Emmanuel Souchier (CELSA), animée par Lucile Trunel (BnF)

La dimension globale et culturelle du numérique est essentielle. Le numérique est une nouvelle culture à penser comme une dimension de l’humain.

Milad Doueihi
Le mot  numérique est entré rapidement dans notre vocabulaire et les usages diffèrent. Sa définition reste floue : il désigne à la fois des manières de faire, de lire, d’interagir et de faire société, sans qu’on arrive à le définir de manière consensuelle.
Le numérique au départ est d’abord une branche de l’informatique, avant de devenir une industrie. Il n’est devenu culture qu’ensuite. Pourquoi ? La culture peut se définir comme quelque chose à savoir pour appartenir à un groupe : le numérique implique des manières de savoir essentielles pour prendre part aux groupes aujourd’hui. Le numérique est aussi au coeur de la valeur de partage.
Il est essentiel de se rappeler que le numérique associe une dimension informatique formaliste à une autre dimension qui cohabite avec des perspectives historiques et anthropologiques notamment.
Le fétichisme du livre est une véritable exception culturelle française ! De Mallarmé à Blanchot, avec entre les deux Borges : ils ont contribué à la construction d’une idée de l’oeuvre (labyrinthe), dont on s’éloigne peu à peu. Chez Blanchot se trouvait déjà l’interrogation d’une spatialité de l’oeuvre.

Yves Citton 
Qu’est-ce qui se passerait si à la place de ces mots à la mode, on parlait de culture de l’interprétation ? Il faut reconnaître cette espèce de grande division entre culture scientifique et culture humaniste, avec les données opposées à l’interprétation. Il faut reconnaître qu’il y a une différence entre elles mais surtout affirmer leur complémentarité.
Les humanités sont des pratiques réfléchies de l’interprétation. Quatre critères peuvent être établis pour la complémentarité entre économie de la connaissance et interprétation.
– du côté de l’économie de la connaissance, accélération et rapidité. Côté culture de l’interprétation : lenteur nécessaire, limite de l’étude à un corpus restreint (une page, un sonnet : Yves Citton a pris l’exemple de l’explication de texte) et ressassement sur le texte.
– le mode de connaissance oscille entre une reconnaissance très rapide de quelque chose qui s’inscrit dans des catégories pré-paramétrées (barcode par exemple) versus une découverte de significations inédites du côté de l’interprétation.
– le statut de la communication : d’un côté, une connexion intense pour avoir accès à des flux. Plus on communique, plus le savoir est enrichi (économie de la connaissance). De l’autre, une suspension de la communication (arrêter son portable dans la classe), c’est-à-dire le luxe d’une vacuole qui n’oblige pas à être réactif à des sollicitations permanentes.
– l’économie de la connaissance nous dit que l’information doit être vraie. En même temps, nous avons besoin d’une multiplicité d’interprétations possibles, il s’agit de construire des subjectivations.
On a donc besoin de l’interprétation pour construire l’économie de la connaissance à notre profit.

Emmanuel Souchier
Pour lire une oeuvre de patrimoine, que nous faut-il aujourd’hui ? Un savoir-lire et un savoir-écrire. Les lettres sont en grande difficulté, pourtant elles sont l’avenir. Pour vivre le numérique, nous devons être des citoyens lettrés.

On a coutume de dire que l’ensemble de nos productions médiatiques est fragmentée et fragmentaire. Or  la pratique du fragment remonte à l’Antiquité. Peut-elle éclairer les conditions du savoir-lire/écrire ?
La rhétorique guide, accompagne, commande son lecteur. Le fragment, lui, postule la présence d’un lecteur éminemment actif. C’est au lecteur de faire le lien, d’élaborer l’articulation de la signification. C’est une invitation à la littéracie : entre chaque fragment, un blanc. Au lecteur de les vivre, les lier, les lire et les signifier. Entre les fragments se trouve un espace de la signification, de l’interprétation. Ce sont les fameux hypomnemata, des espaces où prendre le temps de soi au creux de la lecture.
La pratique du fragment est une pratique de lettré, qui est tout sauf démocratique. Si nous le goûtons, c’est que nous possédons les savoirs et les savoirs-faire des lettrés.
Le lecteur de fragments veut participer à la production du texte. C’est une revendication de privilégié, qui repose sur un socle d’apprentissages déjà acquis.
Le fragment se construit en opposition à la rhétorique. Il implique un statut de lecteur/auteur/acteur.

Frédéric Kaplan
Exemple des cartes : ce sont des représentations régulées dominées par des règles d’usage. Une carte, ça s’apprend (règles, imitation). Ces dernières années, les formes se sont mécanisées, puis stabilisées : on a assisté à un basculement des règles d’usages. Auparavant, on achetait une carte, puis un changement s’est opéré, notamment avec google maps : toutes les cartes du monde sont disponibles, gratuitement. On peut zoomer de manière continue. On peut aussi annoter, faire des ajouts, partager et insérer la carte dans d’autres pages. On y  a perdu la protection contre la pluie qu’on pouvait avoir avec les cartes papier qui nous abritaient !
Passage de l’outil à la machine : la machine est un outil qui incorpore ses propres gestes. C’est une transition intéressante que celle des cartes actuellement : on vous offre l’usage des cartes parce qu’on imagine que vous allez les enrichir.
Dans les livres numériques, si les gestes sont intégrés, la stabilité ne l’est plus. A l’avenir, n »assistera-t-on pas à un échange des traces numériques contre la gratuité du livre ?
Le livre diffère de la carte car il est un volume. Le livre est en trois dimensions, c’est un conteneur. Il renferme des objets en deux dimensions, comme images et diagrammes. La mécanisation du livre consiste à trouver des contenus mis en espace.
Pour Paul Otlet, « le livre sera en croissance continue ». C’est un modèle encyclopédique. La forme encyclopédique a toujours détesté la forme close de l’objet livre. Elle a accompagné l’évolution du numérique. Aujourd’hui, la société considère que les formes closes sont passées de mode : importance de l’interopérabilité, de la standardisation des contenus.
Il existe encore des poches de résistance, qui ne sont pas perçues comme telles, de ceux qui pensent qu’il existe des formes numériques fermées : elles prennent la forme des applications. Le livre pour enfant (village gaulois) est dans le monde numérique le domaine le plus innovant où on expérimente des nouvelles formes de livres.

Milad Doueihi
Nous avons basculé d’une économie de la rareté (savoir-lire, littéracie) à une économie de la surabondance. 
Ce que nous vivons aujourd’hui est dans la continuité de l’héritage conflictuel des Lumières : on relevait une opposition entre une forme de tâtonnement chez Diderot face à une forme plus mathématique, qui est celle de D’Alembert. 
Pour garantir l’autonomie du lecteur, il faut qu’il accepte de vérifier : la pratique philologique devient la méthode critique. Aujourd’hui, le défi de la formation, le défi pédagogique des lettrés est d’essayer de faire passer cette méthode critique.
Le fait de savoir coder, en ce sens, constitue un véritable contrat social. C’est une pratique de lettré (cf. Donald Knuth).

Yves Citton
Passage d’une économie de la rareté à une économie de la surabondance.
La première rareté est notre temps d’attention. On assiste à une énorme transformation économique, on ne se rend pas compte que, nous lecteurs, que la richesse est dans notre temps d’attention.
La question de l’économie de l’attention n’est pas nouvelle. La rhétorique, c’est déjà essayer de capter et soutenir l’attention. Et au 18e, tout le monde se plaint déjà qu’il existe trop de livres, que tout le monde publie n’importe quoi !
C’est l’interdépendance intensifiée et globalisée qui rend l’attention de nos semblables de plus en plus cruciale. L’économie mondiale repose tellement sur le fait qu’on aime telle marque ou telle autre, que ce fonctionnement de l’attention conditionne désormais toute l’économie réelle.
Il faut donc passer d’une économie de l’attention à une écologie de l’attention.
Du point de vue de l’interprétation : l’attention n’est pas seulement du temps mais elle est aussi constituée de qualités. L’interprétation peut se concevoir comme un régime attentionnel particulier : elle sous-entend une isolation dans une vacuole, une immersion. Elle oppose l’attention, qui peut être captive, à l’alerte, volontaire : à moi de voir ce qui fait problème dans le texte.

Emmanuel Souchier
Pour André Leroi-Gourhan, l’outil constitue une externalisation de la mémoire humaine.
Frédéric Kaplan
Le modèle que nous utilisons a 30 ans. C’est le modèle Xerox (vendeur de photocopieuses !), le fameux Wysiwyg. C’est un modèle qui nous contraint : nous vivons dans la culture de l’imprimé. Nous ne vivons pas dans la culture numérique tant que nous utilisons word et powerpoint !
Le web s’est construit sur un modèle du document papier. L’hypertexte, par exemple, est un système issu du document papier.
Les manières de citer devraient être aujourd’hui différentes du couper/coller. Il devrait être interdit de couper/coller pour pouvoir citer en permanence car la duplication vient du monde imprimé. La question est désormais celle de l’accès à nos fichiers. 
La notion d’immersion dans le livre file la métaphore aquatique : il y a des livres jacuzzi et des livres mer du Nord ! Pourtant, même dans ladite lecture immersive, on lève les yeux : c’est déjà une respiration, une vacuole, déjà une idée, une annotation à venir.

Yves Citton
Fétichisme du livre : est-ce que les nouveaux médias qui impliqueraient un certain régime attentionnel n’empêcheraient pas la sacralisation du texte ?
150 ans de philologie ont produit quelque chose : peut-on le conserver ? (exemple des différentes éditions de Cyrano, sur la toile : français partiellement modernisé, pas du tout, totalement. Flou total).

Milad Doueihi
Dans un certain contexte, il y a une nécessité de conserver une tradition philologique. D’un autre côté, on se heurte à la sacralisation du livre avec une attitude presque messianique. Un déplacement du statut sacralisé et de la légitimité des auteurs est en train de s’opérer, créant des conflits de légitimité.
Alain Viala a consacré sa thèse à la renaissance de l’écrivain. Aujourd’hui, on assiste à la renaissance du lecteur, qu’on peut mettre en parallèle avec la naissance des logiciels libres et de la première licence GNU. Tout lecteur est déjà un auteur.

Emmanuel Souchier
On doit arriver à considérer le code comme partie intégrante de la pratique d’écriture. Il existe une tension entre la très grande littéracie que demande cette pratique et l’usage du grand public.
Frédéric Kaplan
L’arrivée du lectorat romanesque et populaire au 19e siècle a formé un lectorat qui était prêt à la lecture de la Phénoménologie de l’esprit. Il faut être extrêmement attentif aux formes de lectorat populaire : l’attention longue existe toujours, notamment avec les séries télévisées qui gardent leur public plusieurs années. Il est  fort possible que les formes intellectuelles qui émergent sont celles qui seront prêtes à accueillir les pratiques lettrées de demain.
Yves Citton
Aujourd’hui, on dépend tous des programmes de façon intime mais on est complètement illettré face à la programmation et aux logiciels. Aller derrière la machine constitue un enjeu politique et culturel. Il faut donner aux jeunes générations la possibilité de comprendre les programmes et la capacité d’en développer (éthique hacker). Les humanités numériques doivent aussi se poser la question du logiciel libre.

Le rendez-vous des Lettres : conférence inaugurale, Antoine Compagnon

« L’œuvre et l’auteur à l’heure du numérique » était le titre de la conférence inaugurale d’Antoine Compagnon au rendez-vous des Lettres. Ci-dessous quelques notes, certes relues, mais qui ne sont pas à l’abri des coquilles et autres erreurs de compréhension (les commentaires sont les bienvenus si vous en repérez). Prenez-les pour ce qu’elles sont, de simples notes, et non un véritable compte-rendu. Vous pouvez les compléter par ce tweetdoc du maigre livetweet de la matinée (ô wifi, seras-tu là demain ?)

Toutes les conséquences de la plongée dans le numérique n’ont pas encore été mesurées. Il s’agit de s’interroger sur les effets de la vie numérique sur notre expérience du monde, sur la formation à la lecture à travers d’autres supports.
Antoine Compagnon a longuement évoqué Proust sur qui va porter son prochain cours au collège de France. La première édition de la Recherche en collection blanche était pleine de coquilles, puis parution de la Pléiade dans les années 1950 et enfin des poches dans les années 1960.
1965 : lorsque le livre de poche a envahi le paysage de la librairie, on a entendu exactement les mêmes réticences que celles qui s’expriment aujourd’hui à propos de la dématérialisation des textes et de leurs supports numériques. Beaucoup s’interrogeaient à l’époque pour savoir si la culture du poche était encore de la culture !
Antoine Compagnon regrette que les humanités numériques soient très peu développées en France. La lecture ordinaire comme la lecture savante sont affectées par le numérique, de la même façon que les manières d’écrire et de travailler.
Il est revenu sur sa propre expérience de la lecture sur écran, qui a commencé par ses propres écrits. Auparavant, la place prépondérante de l’écriture manuscrite conditionnait son travail : son édition de Sodome et Gomorrhe est le fruit d’heures à recopier les cahiers de Proust rue de Richelieu, puis de saisie nocturne à la machine à écrire (offerte par Barthes qui ne parvenait pas à s’en servir !).
Les premières bases de données ont constitué un formidable outil de travail, notamment Frantext (TLFi), à partir des années 1960. Ce qui manque en France aujourd’hui est une base du français contemporain, comme il en existe aux Etats-Unis (COCA).
Gallica, Archives.org et Google books permettent de renouveler l’enseignement. De même, l’accès à distance aux bases de données facilite grandement la consultation (sa fréquentation des bibliothèques s’en trouve réduite). La recherche des ouvrages numérisés sur un sujet est devenue pour lui un préalable à toute recherche.
Antoine Compagnon a évoqué le sort de la revue qu’il dirige, Critique,sur Cairn depuis un an : à sa grande surprise, les articles vendus à l’unité ont généré un revenu important, dont il espère qu’il ne cannibalisera pas les abonnements.
Il a cité entre autres CAIRN, Revues.org pour les revues scientifiques, Factiva, Lexis Nexis pour sa lecture de la presse (et la bibliothécaire que je suis se disait, que voilà un bon guide de la documentation électronique, si les étudiants pouvaient l’entendre!). Néanmoins, il regrettait les difficultés récurrentes d’accès, notamment en ce qui concerne les mots de passe.
L’écriture a changé : et de citer Pierre Nora, qui prétendait il y a quinze ans savoir si le manuscrit qu’il recevait avait été écrit au traitement de texte ou à la main. Le traitement de texte générait des excroissances que ne permettait pas le papier. Le logiciel peut faire perdre de vue la structure d’un texte, ses développements et ses harmonies. Internet permet de développer le texte en ce sens qu’on peut en permanence ajouter des « bulles de lecture » et des boursouflements. Cela dit, Montaigne ne procédait pas autrement. Les étudiants de son époque, a rappelé Antoine Compagnon, cherchaient à déceler quelles étaient les différentes couches du texte de Montaigne. Les éditions récentes des Essais ne les distinguent plus : est-ce un effet du texte numérique ?
Sur le projet Gutenberg, on peut découvrir le profil des lecteurs La Recherche : Du côté de chez Swann est quatre fois plus téléchargé que Sodome et Gomorrhe ! On note une déperdition des lecteurs, la même que celle des éditions papier, mais un vrai lecteur de Proust est celui qui dépasse Sodome et Gomorrhe.
La BnF présente des éditions payantes de nombreuses œuvres. Elles entrent directement en concurrence des formats de poche. Sur la Fnac et Amazon, on peut trouver de très nombreuses éditions payantes d’œuvres du domaine public, établies à partir du texte du projet Gutenberg. Il y a là une véritable jungle des éditions : on ne sait pas à quelle édition du texte on a à faire. C’était déjà le grief fait au livre de poche dans les années 1960.
La lecture à l’heure du numérique devient plus parcellaire. C’est une lecture vagabonde, qui va en navigant. Mais peut-on lire la Phénoménologie de l’espritsans lecture attentive ? Certains prétendent qu’on en revient à une lecture d’avant l’imprimé.
Les humanités numériques permettront-elles de résoudre des questions d’attribution, des questions de classification générique ?
La numérisation a permis des découvertes formidables. Sur Gallica, au milieu des nombreuses éditions où l’on s’égare, on trouve les manuscrits et cahiers de Proust. En les comparant avec la presse de l’époque, numérisée elle aussi, il a été possible de trouver les sources de certains passages qui ne l’étaient toujours pas.
Les humanités numériques ont également fait basculer la recherche lexicale de l’étude des mots les plus rares à celles des mots les plus fréquents, insignifiants.
Aujourd’hui apparaissent des livres enrichis/hybrides (vooks en anglais) agrémentés de sons, d’images, dans le but explicite de rendre le livre de Gutenberg moins ennuyeux. Les premiers livres publiés sous cette forme sont des livres pratiques, qui s’y prêtent très bien. On publie aussi aujourd’hui des romans numériques multimédia. La notion de texte linéaire est peut-être en voie d’extinction mais nous n’avons encore rien vu : aujourd’hui, nous n’avons sous les yeux qu’un simple reformatage des éditions papier.
Il faudrait une édition de Proust où l’on clique sur la sonate de Vinteuil pour écouter Franck ou Fauré. On accepte bien les notes de bas de page, pourquoi pas les vidéos ? Bientôt le lecteur ne voudra plus prendre le temps d’aller sur Wikipedia, puis de revenir à son texte.
Antoine Compagnon a ensuite présenté l’édition amplifiée de On the road : elle est enrichie d’itinéraires de voyages, de croquis et d’une carte des citations sur les lieux traversés, mais aussi d’enregistrements. Même chose pour une édition de The Waste land, publiée avec brouillons et manuscrits.
N’importe qui peut mettre ses textes sur Amazon, remarque Antoine Compagnon : on n’a plus besoin d’éditeurs pour faire les auteurs.
Se pose la question de l’imagination avec le livre enrichi : dans Manon Lescaut, on lit « elle avait l’air de l’amour même ». La lecture doit bouleverser et une lecture trop accompagnée bouleversera moins. Dans une expérience de la lecture, le moment le plus important est ce trouble, cette inquiétude que l’on éprouve en pénétrant dans un livre nouveau. Ouvrir Swann, c’est rester troublé pendant au moins une trentaine de pages.
La question du livre enrichi est déjà tranchée pour Antoine Compagnon, dans la mesure où nous avons déjà accepté les annotations du livre de poche. Les premiers poche étaient en texte intégral mais n’étaient pas annotés. Les éditions annotées aujourd’hui sont un moins pour la lecture, une perte de ce qui est le plus troublant dans l’expérience du lecteur.
A une question qui lui a été posée sur le livre enrichi Antoine Compagnon a répondu en convoquant Proust, chez qui le livre est amplifié par les paperolles qui distendent en permanence l’argumentation. La Recherche a été écrit par un auteur ayant une sorte d’ordinateur dans la tête ! Il existe chez Proust, comme chez Montaigne, un « théâtre de mémoire », qui génère cette façon de composer si particulière, que l’on peut retrouver chez plusieurs grands écrivains.  

Quelques mots sur la lecture…

En février, j’ai assisté à la conférence « Des livres aux machines« , organisée par la BPI, avec Alain Giffard, Frédéric Kaplan et Etienne Mineur. La rencontre était animée par Hubert Guillaud. Ce jour-là, j’avais oublié mon netbook et je n’avais pas non plus beaucoup de papier dans mon sac à main. Je n’ai donc pris que quelques rares notes sur mon téléphone. Ce n’est pas bien grave puisqu’on peut réécouter/revoir la conférence.
Sur ce blog qui me tient lieu d’aide-mémoire, je voulais juste archiver quelques-unes des questions que je me suis posée sur la lecture, à la suite des propos de Frédéric Kaplan.
La lecture immersive, dont on nous vante tant les mérites aujourd’hui, n’a jamais que deux cents ans. C’est la lecture de roman qui lui tient lieu de modèle : une lecture isolée et exclusive.
La lecture qui se développe aujourd’hui est plutôt une lecture à la Montaigne, à sauts et à gambades : c’est une lecture encyclopédique. La lecture de l’encyclopédie, par le jeu des renvois, des index et des notes, a toujours obligé à une gymnastique intellectuelle, faisant passer d’une page à l’autre, d’un volume à l’autre, etc. L’encyclopédie a toujours battu en brèche les limites du livre papier. C’est cette pratique-là qui réapparaît sur l’internet.
Condamner cette pratique encyclopédique de la lecture sur le web est contre-productif. L’étudiant d’avant 1995 n’a-t-il pas lui aussi travaillé par rebonds pour n’importe quelle recherche ? tel élément en note de bas de page, telle référence dans la bibliographie n’amenaient-ils pas à aller chercher dans un autre ouvrage, dans un périodique, puis passer par un dictionnaire ou une encyclopédie pour vérifier ou approfondir une notion, et finalement être parfois emporté assez loin du sujet de départ ? La référence bibliographique, la note de bas de page sont les hypertextes d’hier.
Ces deux façons de lire peuvent très bien cohabiter à l’heure où les écrans prennent une place prépondérante dans la vie quotidienne. Clamer par contre que la lecture immersive est la seule valide reviendrait par contre à condamner à la méthode qui a toujours été celle du travail intellectuel depuis des siècles. Bref, la lecture hypertextuelle a de beaux jours devant elle…
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