Bibliothéconomie & Cie. - Dir. publ. et réd. en chef Cécile Arènes. - Paris : [s. n.], 2006 - ... .

Mois : juillet 2014

Par où commencer ?

Nous y sommes, les travaux pour le premier semestre se sont achevés, les soutenances sont passées, le congrès de l’ABF aussi. Il n’y a plus aucun obstacle entre lui et moi. Me voilà donc face à mon sujet de mémoire.
Vous l’aviez lu peut-être ici, j’avais déjà en amont une trame depuis quelques mois déjà. Le sujet m’intéresse depuis longtemps, je stocke des éléments dans Zotero régulièrement, où j’entasse également des notes. Bref, ce sujet et moi ne sommes pas de parfaits inconnus.
Les chronologies zotero, ou comment repérer les jours où on a fait relâche…

Pour autant, débuter une travail de recherche, même pour un court mémoire professionnel, n’est pas une chose aisée quand comme moi, on a soutenu sa maîtrise il y a onze ans et qu’on a entre temps travaillé comme BAS. Durant les six années où j’officiais en bibliothèque, je n’ai été que très peu amenée à écrire. J’ai bulletiné, j’ai réclamé, j’ai catalogué, j’ai commandé mais je n’ai pas beaucoup rédigé. C’est la raison essentielle pour laquelle j’ai tenu ce blog sur lequel j’ai publié des compte-rendus de toute sorte. Il s’agissait pour moi de m’astreindre à un minimum de rédaction. Voilà qui me paraît pourtant insuffisant à l’heure actuelle.

J’aimerais pouvoir retrouver mes notes de maîtrise pour savoir comment je suis passée des premières lectures à un mémoire relié. Comment ai-je procédé pour défricher, pour poser les premiers jalons, puis pour rédiger le travail, je ne m’en souviens guère.
Tant d’années après, c’est une redécouverte. Il y a bien eu ce mémoire de DUT mais un travail à rendre en septembre portant sur un stage effectué en juillet est un travail terriblement bâclé dont je ne garde pas un bon souvenir…
Je redécouvre donc. Pour l’heure, je me débats avec une collecte d’articles et d’ouvrages trop importante pour le temps imparti1. Je me rends compte à quel point on est passé de la rareté à l’abondance. Imaginez que j’ai fait ma maîtrise en des temps où l’on utilisait à peine internet et où j’ignorais jusqu’à l’existence du PEB2. J’avais trouvé des livres à l’époque, quelques articles mais pour le reste, j’étais seule face aux poèmes que j’étudiais.
Aujourd’hui, je me trouve confrontée à un matériau aussi passionnant qu’abondant. Comment l’aborder, le classer dans Zotero, comment organiser les notes que je prends pour qu’elles soient un appui à la rédaction et non une masse indistincte ? Je me rends compte que je ne me suis jamais posée ces questions lorsque je formais les étudiants à Zotero. Une chose est sûre, si d’aventure je dois refaire des formations à un logiciel de gestion bibliographique, je ne les concevrai plus pareil. Auparavant je pensais outil, désormais je penserai besoins.
Au milieu du mois, j’ai remis à ma directrice de mémoire un document avec problématique, axes de travail et orientations bibliographiques, qui était demandé par l’école. A ce moment-là, les grandes lignes étaient à peu près claires dans ma tête. Ensuite, je me suis attelée à déblayer le terrain, à lire au maximum tout ce qui me passait sous la main ; après une semaine de recherches supplémentaire, tout se reconfigure déjà.
Avant d’écrire ce billet, j’étais en train de trier des références dans Zotero. J’essaie d’attribuer un tag et une note, même courte, à chacune avant de les trier dans un dossier. Avec le recul, je me rends compte à quel point les références archivées sans rien sont inutiles à exploiter lorsque l’oubli a fait son travail de sape. C’est peut-être aussi un travers de bibliothécaire, me direz-vous ! Pas si sûr, ce précieux billet de Franziska Heimburger explique bien comment exploiter toutes les possibilités de Zotero qui sinon risque de devenir un magma informe de références.
C’est un travail assez long que ce tri. La relecture des notes, outre me rafraîchir la mémoire, fait naître des questions nouvelles et me fait découvrir de nouvelles références que j’archive à leur tour dans Zotero, etc. Tout ça est sans fin.
Pour l’heure, je ne me suis pas préoccupée de la question des questionnaires et des entretiens. C’est sans doute un tort mais j’ai dû mal à les concevoir tant que je n’ai pas une idée plus aboutie de l’orientation que je veux donner à mon travail. Il faut aussi que je me penche sur la méthodologie de l’entretien, qui reste encore inconnue pour moi, avant d’en faire subir un à un malheureux collègue !
Ecrire sur le mémoire pour éviter d’écrire le mémoire, voilà un biais que je ne m’étais pas imaginé. Il est sans doute temps que je reparte travailler.
  1. Les sujets de mémoire sont attribués courant avril, le travail est à rendre en décembre.
  2. Ayant fait ma licence à Nouméa, j’ai effectué ma maîtrise à distance avec Montpellier 3 pour diverses raisons. A la première question que j’ai posée à la BU, je me suis fait envoyer paître « Voyez le catalogue » et je n’ai plus osé m’adresser à personne dans cet établissement.
    Il faut dire aussi que le jour où j’ai signalé qu’un livre était abîmé, on m’a accusé de l’avoir détérioré. Dans cette BU-là, pour moi, le « bibliothécaire » est rapidement devenu l’ennemi 😉

Pages publiques

«Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient—le mot n’est pas trop vaste—au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous.» (Victor Hugo, Discours d’ouverture du Congrès littéraire international de 1878, 1878)

J’ai reçu jeudi Pages publiques : à la recherche des trésors du domaine public, qui vient de paraître chez C&F éditions. Réalisé par des étudiants de master édition de l’université de Caen et coordonné par Nicolas Taffin, l’ouvrage réunit des contributions d’inlassables défenseurs du domaine public, ainsi qu’une sélection de textes et oeuvres entrées dans le domaine public en 2014.
Le livre s’ouvre sur l’initiative de SavoirsCom1, qui publie chaque année en décembre un calendrier de l’avent consacré au domaine public, mettant en lumière les artistes dont les oeuvres y entrent au premier janvier. C’est l’occasion de rappeler comment des auteurs comme Apollinaire ou Segalen n’ont été libres de droits que 94 ans après leur mort, en raison des prorogations de guerre. Voilà qui nous a privés longtemps de la réutilisation de ces recueils splendides que sont Alcools ou Les Immémoriaux.
Le texte de Nicolas Taffin esquisse une définition du domaine public. Il rappelle que les initiatives se multiplient pour promouvoir son extension, citant le Public domain manifesto par le collectif Communia, ou encore la proposition de loi de la députée Isabelle Attard.

On lit dans la traduction française du manifeste de Communia : « Le domaine public joue un rôle essentiel dans les domaines de l’éducation, de la science, du patrimoine culturel et de l’information issue du secteur public. » Il me semble que sa défense devrait être au coeur des préoccupations des bibliothécaires, pas simplement quand une affaire Relire ou Elsevier se produit, mais au quotidien, afin que nous puissions proposer aux usagers le meilleur des accès aux ressources, qu’elles soient scientifiques ou artistiques.

Lionel Maurel ne le dit pas autrement quand il écrit : « Le domaine public doit être le même pour tous les citoyens en France, car derrière cette notion, c’est la liberté fondamentale d’accès à la Culture et le droit de créer à partir des oeuvres du passé qui sont en jeu. »

Isabelle Attard, députée à l’origine d’une proposition de loi sur le domaine public, revient dans une interview conduite par les étudiants sur les raisons qui s’imposent pour légiférer : protéger les oeuvres de dérives comme le copyfraud, pour ne citer qu’un seul exemple.

La contribution d’André Gunthert, qui reprend sa communication de la journée d’étude sur le sujet à l’Assemblée nationale,  est très éclairante pour comprendre les obstacles auxquels se heurtent les chercheurs, notamment en histoire de l’art, face aux incessantes demandes d’autorisation qu’ils doivent effectuer auprès des ayants droit. Si la courte citation est autorisée pour les textes, il n’existe rien de comparable en matière de droit des images, ce qui génère des aberrations préjudiciables à la recherche.

La Revue de l’art, caviardée sur Persée

Et André Gunthert de conclure : « Les usages publics ne menacent pas la culture. Ce sont eux qui la font vivre. La culture n’existe que si elle est utilisée, et non pas seulement consommée. C’est donc en admettant d’oublier les seuls intérêts des industriels qu’on rendra le meilleur service au commerce des œuvres de l’esprit. Quoiqu’il en soit, les images et les contenus multimédia sont dès à présent au cœur des usages. Le droit, lui, n’est plus qu’à la lisière de la légitimité. »

Hervé Le Crosnier rappelle quant à lui les apports aussi importants que visionnaires de Jean Zay qui, après les grèves de 36, défendait déjà une loi sur le domaine public. C’est le déclenchement de la guerre qui empêcha son projet d’être débattu à l’Assemblée.

Le dossier s’achève sur la contribution de Véronique Boukali et d’Alexis Kaufmann, le fondateur de Framasoft, qui ont créé le site Romaine lubrique. Leur projet est né d’un étonnement : attendre 94 ans l’entrée d’Apollinaire dans le domaine public pour le réutiliser pour ses enseignants, c’était décidément trop. Le projet est né pour valoriser le domaine public et les créations qui sont faites à partir des oeuvres désormais libres de droits. Regardez le site et les initiatives qu’il mentionne, on y voit la culture en train de se faire.

L’ouvrage a le mérite d’être pédagogique et de rappeler les nuances entre domaine public, biens publics et biens communs, qui ne sont pas toujours aisées à percevoir. Il se referme sur quelques extraits d’oeuvres désormais réutilisables, pour le plaisir des yeux.

Peter Rabbit, Beatrix Potter (1866-1943)
Vertumne et Pomone, Camille Claudel (1864-1943)