Petite histoire personnelle du web

Billet écrit il y a plusieurs mois, prévu pour être publié le 9 juin, sacrifié sur l’oral du concours et repoussé ensuite pour cause de billets urgents.
1999 : je vis en Nouvelle-Calédonie, sur la côté Est, dans un petit bourg de trois mille habitants. Pas de centre-ville, l’habitat est scindé en petites unités, ce sont les tribus. Les chemins pour s’y rendre sont en terre, nombre d’entre elles ne sont pas raccordées à l’électricité, ni à l’eau courante. Au village, nous sommes privilégiés de ce point de vue-là. L’eau, toutefois, n’est pas potable ; elle devient rougâtre à chaque averse. Cette couleur fait qu’on proscrit bien vite le bain, il reste le bain de mer dans le grand Pacifique, on n’a pas à se plaindre.
Mes deux seules occupations de l’époque sont le lycée et la plage. Je ramène des sacs entiers de livres de chaque virée à Nouméa, quatre heures de route, un col à traverser. Point. Le téléphone avec la métropole sonne parfois mais peu, les communications sont rares et si chères. Les retours au pays ont lieu une fois l’an. Heureusement que les vacances permettent de découvrir de nouvelles contrées. Je m’en rends compte maintenant, je m’ennuie beaucoup.
1999, donc, le premier ordinateur arrive à la maison. Nous l’installons dans la seule pièce qui ne voit pas la mer, pas un fait exprès, juste une question d’espace. A ce moment, tous les réflexes du papier sont encore là : on rédige les mails les uns après les autres comme on fait son courrier, puis on se connecte comme on allait à la poste. Le modem crachote à chacune des connexions. Il est en 52 Kbits, autant dire que le chargement d’une photo est long, très long. Quand elle arrive enfin, on s’émerveille, on s’ébaudit de cette magie qui nous rapproche de ceux qu’on a laissés, là-bas, dans le froid.
Je n’arrive pas à me souvenir si Google existe ou, du moins, si j’en ai connaissance. Je sais pourtant que je me suis servie d’un moteur pour trouver des informations sur Rafael Alberti, mort juste avant que je passe le bac. Peut-être Copernic, célèbre méta-moteur à l’époque.
2000 : Nouméa, la vie a changé. Je suis dans cette petite capitale de 100.000 habitants (à l’époque) au moment où elle bouillonne. Un théâtre ouvre ses portes et sa première saison est très belle. La FOL fait venir des artistes connus, attirés qu’ils sont par le lagon. Je peux aller au cinéma, ce qui me change de la séance trimestrielle de Ciné-brousse, projection sur le mur de la salle des mariages de la mairie d’un navet – pause au changement de bobine. C’est de cette façon que je verrai Titanic, mais au gymnase : un immense drap a été tendu, la salle des mariages était trop petite pour l’événement. Trois heures assise par terre, j’ai un souvenir larmoyant du film, de mal aux fesses.
2000, disais-je, je suis à la fac, je n’ai plus de CPE à supporter. J’appartiens à une association d’étudiants, je cours les manifestations littéraires de la ville et elles sont nombreuses et passionnantes. Je commence à me servir de l’ordinateur pour beaucoup de choses, administration de l’association, textes farfelus que je commets déjà (si jeune…). Je surfe de plus en plus, cherche des textes de loi, je connais le BO en ligne sur le DEUG par coeur, toujours limitée cela dit par les 52 Kbits. Ma documentaliste de reum est libérée à vie de la MAJ du RLR (fastidieuse mise à jour des classeurs du Recueil des Lois et Règlements qui rappellera sans doute quelques souvenirs à ceux qui ont connu les Jurisclasseurs papier), qui est maintenant accessible sur la toile.
2003 : Ariège, je suis revenue dans « mon » pays, j’en ai quitté un autre en y laissant une bonne partie de moi-même. Entre temps, la France est devenue grise, paranoïaque de l’insécurité. La monnaie a changé. J’ai l’impression d’être étrangère chez moi et d’être devenue une étrangère pour les miens, ça durera plusieurs années.
2003 est l’année où j’achète mon premièr ordinateur, à moi, avec les étrennes des cinq dernières années au moins. Je demande conseil et je me décide pour un Sony Vaio, écran 16 pouces, que je garderai cinq ans. J’y rédige ma maîtrise. C’est à cette époque que je prends l’habitude de taper quotidiennement. Ironie du sort, je n’ai pas Internet pendant ces mois ariégeois où j’écris sur le discours lyrique.
2003, Montpellier : je m’offre une connexion minimale dans mon antre d’étudiante. Pas de modem, je branche directement mon PC à la prise téléphone et je peux surfer, toujours en 52 Kbits. A cette époque, je prépare le CAPES et l’agrég. Je me suis imposé un rythme de travail effréné, qui portera ses fruits pour le CAPES. Dans cet emploi du temps de métronome, je m’accorde une pause Internet le mardi soir. C’est le jour où j’ai neuf heures de cours, dont l’ancien-français. Je suis incapable de passer la soirée à travailler le mardi, donc je surfe un peu et je travaille quand même, un peu aussi. La deuxième pause Internet hebdomadaire a lieu le samedi matin, avant le marché. Le samedi est mon jour de « repos », je ne travaille que quatre heures au lieu des huit du dimanche.
Ma pratique d’Internet à ce moment-là s’oriente un peu plus vers le surf, je passe mon temps à regarder essentiellement des sites… d’élevages de chats. Il faut dire qu’à ce moment-là, je ne connais pas le SUDOC, je ne sais pas ce qu’est le PEB et je n’ai pas idée qu’il puisse exister des périodiques électroniques.
2005, juillet : je me suis plantée à l’agrég, je n’ai plus d’espoir pour ce concours et je suis vraiment désagrégée. J’ai le CAPES mais je sens bien que le métier vers lequel il me mène n’est pas fait pour moi. Je me suis abonnée depuis quelques mois au Monde, qui me donne accès au Monde.fr. C’est là que je découvre la toute petite communauté des blogueurs abonnés. Je me décide à ouvrir mon blog. Rien de personnel, j’ai trop peur à l’époque, je me crée un petit monde où je raconte des histoires de chat : le chat Loupé, notre président de l’époque, a maille à partir avec son ministre de l’intérieur, le bien nommé chat Timent (notre président actuel). A la lenteur du bas débit, je surfe de plus en plus, je commente les billets des autres.
2006, le Gers : j’ai quitté Montpellier après ma démission du CAPES et me suis rapatriée, avec le chat (fonction conative du surf sur les sites d’élevage…), chez mon reup. Je travaille sur les cours du CNED pour le concours de bibliothécaire que je n’aurai pas.
C’est l’année où je me crée un Netvibes et où j’ouvre liberlibri. Mon Netvibes a un onglet, il doit contenir une vingtaine de flux, pourtant j’ai l’impression d’être passée à la vitesse supérieure. Bibliobsession a comme avatar un poussin jaune, Marlène tient Biblioacid avec Nicomo. Je suis toujours en bas débit.
Sur liberlibri, je ne dévoile pas mon identité, je pousse la prudence jusqu’à faire attention à ne pas utiliser d’accords du participe des verbes du premier groupe pour éviter qu’on sache que je suis une femme ! Je crée le blog comme vitrine de mon apprentissage en me disant qu’il témoignera de mon assiduité dans la préparation du concours de bibliothécaire. En effet, je fais dans ce cadre beaucoup de demandes de stage, on me répond invariablement : « attestation d’assurance fournie par la fac ou par l’ANPE ». Je ne suis plus étudiante, je n’ai pas droit au chômage. Je vais faire du bénévolat à Bibliothèque pour tous où je couvre essentiellement des livres. Il y a des fiches papier, une équipe de plus de 70 ans, je me sens comme un OVNI. Heureusement que je me prends au jeu du blog, sur lequel j’écris de plus en plus.
Je lis énormément à cette époque : des livres, des revues, des livres, des revues, des livres ; j’écris sur ce que je lis. Les deux me deviennent indissociables et indispensables très rapidement.
Bibliopedia m’ajoute à sa liste de biblioblogs. Cette reconnaissance de mon labeur m’enchante.
2006, Bordeaux. J’ai réussi à entrer à l’IUT Métiers du livre. La déception sera grande mais je ne le sais pas encore. Je m’offre du haut débit ! Seulement, Vaio 1er du nom est en bout de course et rame, ce qui me ramène à un temps de chargement des pages long, très long, trop long. Je peste beaucoup à cette époque, d’autant que la veille a pris une place importante. Je suis encore très disciplinée. Lorsque je reviens de l’IUT, je prépare ma pitance et celle du chat, puis je me mets à travailler sur mes cours. Je n’allume l’ordinateur qu’après avoir fini le travail courant. J’aime de plus en plus la lecture sur l’écran, je passe des heures à regarder tout et n’importe quoi. Je découvre le chat, pas le félin, mais msn.
Je ne sais plus à quel moment je délaisse netvibes pour google reader, ni si c’est cette année-là que j’installe firefox pour la première fois.
2007, Bordeaux toujours. J’ai été contactée par un certain Risu qui me dit être à l’IUT comme moi. Nous jouons à cache-cache un moment avec nos pseudos avant de nous rencontrer dans la vraie vie. Ironie du sort, il a fallu nos blogs pour qu’on se connaisse !
2008, Paris. Je vis dans cette ville du Nord (pour moi) depuis quelques mois déjà. Je change enfin Vaio 1er pour Vaio 2 grâce à un prêt à taux zéro de mon assurance (je le paie encore…). Avec Vaio 2 et le haut débit, je découvre le monde du web à la vitesse du son, bonheur. J’ai définitivement abandonné Netvibes pour Google reader, j’archive dans Delicious, je fais de plus en plus de veille et j’écris parfois jusqu’à trois billets par semaine.
Janvier 2008 : un peu dépitée par mes longues heures de bulletinage, je publie un billet farfelu dont je ne mesure absolument pas les conséquences. C’est le début de tout ! C’est aussi le moment où l’on commence à me traiter de geek et de droguée du web. Tant pis, j’assume tout en prenant soin de garder le contact avec les lectures-fleuve et la RL, quoiqu’ils en disent
2009 : ce blog figure sur le Netvibes de François Bon, je suis aussi contente quand je m’en aperçois que lorsque j’apprends ma réussite au concours de BAS. C’est d’ailleurs son billet sur les dictionnaires qui m’a fait repenser à ces onze ans de web.
2010 : je ne consulte plus les dictionnaires ni le journal sur papier. J’ai le TLFi, le Littré et un dictionnaire des synonymes en favoris, je lis le Monde sur écran (j’ai d’ailleurs supprimé l’abonnement papier, à la suite de problèmes de livraison, mais j’avoue continuer à tourner les pages du pdf – je ne me retrouve pas dans le site où j’ai la sensation de toujours passer à côté d’articles), j’ai acquis un netbook qui me suit presque partout pour pouvoir écrire en toutes circonstances. Mon écriture a changé depuis Montpellier quand je passais les concours de l’enseignement : à cette époque, j’écrivais bien, de belles phrases longues bien structurées avec les adjectifs justes. En entrant dans le monde du travail, mon temps d’écriture et de lecture s’est réduit comme une peau de chagrin et mon style s’en ressent, ce qui m’attriste énormément car j’aime plus que tout les jolies phrases. Je m’aperçois aussi que depuis que je twitte, je fais des phrases plus courtes lorsque j’écris !  J’entrevois une solution pour pallier ce problème de style, j’en reparlerai le moment venu.
Finalement, si j’ai la sensation de manquer de temps pour tous les projets que je voudrais mener à bien,  je suis enchantée de tout ce qui m’arrive grâce à, finalement, cette histoire du web.