Petit miracle

Un jour qu’étudiant Louise Labé, j’assistais à un cours sur l’Ecole lyonnaise, j’eus la chance d’être le témoin d’un petit miracle. L’enseignante nous donnait force références que nous notions attentivement. Son bureau était encombré de livres dont elle entendait nous lire quelques extraits – Maurice Scève et Pernette du Guillet, pour ne citer qu’eux –. S’y trouvait également une épaisse enveloppe de papier brun dont elle sortit vers la fin de l’heure un volume de Jean de Tournes afin de nous en lire quelques lignes. Je remarquai instamment que l’ouvrage n’avait pas l’air jeune avant d’être de nouveau entraînée par ma frénétique prise de notes. Le cours se termina et l’enseignante s’approcha de notre petit groupe munie du fameux Jean de Tournes. « Comme vous n’êtes pas nombreux, nous dit-elle, j’en profite pour vous montrer cette édition du XVIe siècle. » Et de nous faire apprécier la couverture magnifiquement travaillée, la qualité du papier, la beauté des caractères. Puis, sans plus de cérémonie, de le poser devant nous. « On peut le toucher ? » se hasarda l’un d’entre nous. « Bien sûr », répondit l’enseignante dans un large sourire. Et c’est ainsi que j’ai tenu l’espace de quelques instants un livre vieux de plus de quatre siècles. Il avait dû connaître beaucoup –trop – de guerres, être dissimulé à certaines époques, voyager, peut-être, en Italie, passer dans les mains de nombreux propriétaires (qui se l’étaient légué, dont certains l’avaient perdu, qui sait) et dans celles de beaucoup de lecteurs. L’un d’entre eux l’avait même annoté d’une plume très fine, de quelques mots illisibles. Cet objet de moins d’une livre nous survivrait certainement. Il continuerait à diffuser Jean de Tournes à d’autres générations, sans autre bruit que celui des pages. Ce jour-là, j’ai tenu le livre pour un objet magique. Car ce petit Jean de Tourne, il m’entraîna de l’époque humaniste aux salons du XVIIe puis me fit faire un bout de chemin avec les mondaines de la Belle Epoque, avant que je ne le rende à mon professeur de XVIe. Je sortis de ce cours sur un petit nuage dont je ne suis pas sure d’être redescendue.

2 thoughts on “Petit miracle

  1. Thilas

    “étudiant Louise Labé” ? Voilà qui réduit fort le champs d’interrogation. Si je m’enlève de la liste, les possibilité sont encore plus minces ^__^, mais je ne me souviens pas de cette anecdote. Pour les livres anciens, je me souviens d’un professeur et non d’une enseignante…

    En tout cas, peu importe, j’aime bien le blog que j’ai découvert via bibliopédia et que je viens d’ajouter à mon agrégateur. Merci.