Au salon du livre…

Tandis que les amandiers s’habillent de fleurs dans mon sud-ouest natal avait lieu le rendez-vous printanier du Paris de l’écrit. Je dis volontairement “Paris de l’écrit” parce que le Salon du livre pourrait maintenant s’appeler Salon du texte, tant le papier est devenu un support parmi les autres en si peu d’années…
Avant d’aller au Salon, j’avais griffonné une courte liste de stands, ceux de ces éditeurs trop souvent absents des tables des librairies, aux si beaux catalogues pourtant : Joca Seria, Le castor astral (dont j’ai découvert qu’il avait publié les œuvres de Tranströmer depuis des années), La fosse aux ours, Fata Morgana, Le bruit du temps…

Au stand du Bruit du temps, une toute jeune fille essayait de vendre au monsieur derrière ses piles de livres une sorte d’agenda (si j’ai bien compris), qui lui permettrait d’être au courant de pleins de choses. Il l’écoutait gentiment. Elle lui a demandé ses coordonnées, le monsieur a dit son nom : “Jaccottet”. “Comment ?!” fit-la jeune fille. Je suis partie pendant qu’il épelait avec beaucoup de patience.

Au stand de la Fata Morgana, les œuvres magnifiques de Jaccottet père, que j’aurais bien rapportées à la demoiselle du paragraphe précédent… Quelques allées plus loin, au Fleuve noir, absorbées par les piles de polars qui s’étalent, deux nonnes.

Après ces étonnantes déambulations, retour au monde professionnel. Trois conférences sur les bibliothèques cette année, respectivement à 11h30, 11h30 et 12h. Fallait-il se couper en trois ? Heureusement, les collègues ont beaucoup twitté. La salle de la conférence “A-t-on encore besoin des bibliothèques ?” était minuscule et beaucoup sont restés debout pour l’écouter. J’ai donc tenté une incursion du côté “Les bibliothèques dans le nuage”. Au fond de la salle, le son était inaudible si bien que je suis partie à la présentation du Mémento de la médiation numérique au Cercle (de la librairie).

Contrairement à ce que mon impression d’il y a deux ans, le numérique est enfin au centre des préoccupations des éditeurs. La vision qu’ils en ont, par contre, n’est pas pour rassurer la bibliothécaire que je suis. C’est à un véritable rapt de la propriété intellectuelle que certains voudraient nous contraindre ! Verrouiller, vendre, vérifier, l’on a parfois l’impression que le marché du livre numérique va se résumer à ça.
Et les bibliothèques alors ? Les propos du PDG d’Hachette Livre, Arnaud Nourry, recueillis par Actualitté, en disent long :  
“Ces lieux [les bibliothèques] ont pour vocation d’offrir à des gens qui n’ont pas les moyens financiers, un accès subventionné par la collectivité, au livre. Nous sommes très attachés aux bibliothèques, qui sont des clients très importants pour nos éditeurs, particulièrement en littérature. Alors, il faut vous retourner la question : est-ce que les acheteurs d’iPad ont besoin qu’on les aide à se procurer des livres numériques gratuitement ? Je ne suis pas certain que cela corresponde à la mission des bibliothèques.”
Aux pauvres le papier, aux riches les livres numériques ? J’avoue que les bras m’en tombent… Il me semblait pourtant qu’il était acquis qu'”Internet est devenu l’espace public du XXIe siècle”, pour reprendre les mots d’Hillary Clinton (1). Au moment où l’encyclopédie Britannica annonce cesser ses publications sur papier, se demander quelle offre numérique on propose à nos usagers n’est pas une option pour les bibliothèques, mais un devoir, n’en déplaise à certains.

Côté bibliothécaires malheureusement, j’ai l’impression qu’on ne sait toujours pas, à quelques notables exceptions près, où se situer dans ce monde de l’information qui se redessine, entre des usagers qui s’émancipent et des éditeurs qui passent en force. Les jours défaitistes, ceux où les amandiers fanent, je finis par me dire que je serai contrainte de changer de métier d’ici moins d’une décennie, tout en espérant que l’avenir me donnera tort.

Au moment de repartir travailler, je me suis arrêtée quelques instants encore pour écouter l’enregistrement de La grande table. Jean-Paul Enthoven y disait qu’il se sentait plus le contemporain de Benjamin Constant que de Michel Houellebecq. Quelques rires dans le public et il a ajouté que ça ne l’empêchait pas d’admirer beaucoup Houellebecq. L’autre invité, Nicolas Fargues, évoquait le style magnifique d’Echenoz. Echenoz, une phrase, un bijou. Subitement j’ai réalisé que j’avais presque oublié la littérature en venant au Salon du livre… Elle est bien loin de mon métier la littérature, je le sais déjà, mais je suis repartie nostalgique.

En ouvrant la porte de mon bureau, un rempart de livres sur ma table de travail. Plonger dans les factures,  les commandes et toutes ces tâches mécaniques qui rongent le temps de ce que je pensais être le cœur du métier, transmettre (2). Dans les commandes arrivées, au moins cinq livres que je voudrais lire, autant m’attendent chez moi pour les concours malheureusement. Le bibliothécaire, qu’on caricature souvent comme aigri, ne le serait-il pas par conscience aiguë de la fuite du temps (de lecture) ?

Pas d’amandiers à Paris à ma connaissance, mais les cerisiers vont refleurir bientôt. Au jardin des plantes pour les stars d’essences rares, à Cour Saint-Emilion pour d’autres plus anodins, mais qui ne déméritent pas.

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Notes :
(1) J’ai choisi volontairement l’exemple d’Hillary Clinton : de moi on pourrait toujours trouver à dire que je ne suis qu’une bibliothécaire rêveuse et un peu gauchiste, d’elle pas vraiment 😉
(2) Mécaniques, pas techniques : ceux qui connaissent le blog savent que je n’ai aucun mépris pour la technique. J’emploie mécaniques pour les tâches qui pourraient être automatisées et ne le sont toujours pas : dire que le catalogage est mort n’a aucun effet performatif sur le quotidien du BAS lambda qui aimerait se consacrer  davantage à la médiation.

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